ÉDITORIAL FÉVRIER 2020

« LA MUSIQUE, CE N’EST QUE 12 NOTES ENTRE 2 OCTAVES »

Je regardais à la télévision A star is born, le film à succès du réalisateur et acteur Bradley Cooper (Jackson dans le film). Cette phrase est prononcée par Bobby, frère de Jackson, pour convaincre Ally (Lady Gaga), la nouvelle star, désespérée par le suicide de son mentor et amour, de reprendre sa carrière. Quand j’ai entendu La musique ce n’est que 12 notes entre 2 octaves, l’important c’est l’interprétation, j’ai pensé à la corrida : Ce n’est qu’un homme muni d’une muleta, d’une cape, de banderilles et d’une épée. L’important c’est l’interprétation, conditionnée par sa technique et son courage, pour affronter et tuer le toro. A quelques détails près, ils disposent tous du même matériel tel qu’il a été codifié depuis près de 3 siècles. Ce qui les distingue, c’est l’œuvre de chacun basée sur sa technique, son inspiration (le sentiment et le talent), certains ajouteront sa toreria.
Bien entendu, la technique, comme pour le chanteur ou le pianiste, doit être intégrée dans l’interprétation. Ces artistes travaillent journellement leur voix, l’améliorant et arrivant pour certains même à la modifier. Les chanteurs apprennent aussi à respirer pour pouvoir exprimer au mieux leur talent naturel. En phase de préparation, le torero répète journellement le toreo de salon comme le chanteur accorde et chauffe sa voix par les vocalises, comme le pianiste fait ses gammes sur les touches du piano, notamment le passage du pouce. J’ai entendu le grand ténor Pavarotti dire un jour J’aime que ma fille soit présente au concert, près de la scène, pour que je puisse la voir. C’est elle qui connaît le mieux ma voix et peut déceler mes défaillances ou conforter mon interprétation par quelques petits signes du visage. Comme le peon de confiance le fait de la voix, derrière le burladero.

Le torero en premier lieu, intervient dans le ruedo pour recevoir le toro avec son capote, hérité directement des capes que portaient les hommes du XVIIIème siècle dans la rue pour s’abriter du mauvais temps ou comme vêtement d’apparat. Dans sa Tauromaquia, le Maestro Francisco Goya nous fait découvrir dans l’eau-forte n° 14, la première représentation connue d’une passe de cape exécutée par le très habile licencié de Falces (bourg de Navarre).

GOYA planche 14 – licenciado de Falces

Il fut sans rival comme le précise le poète Moratin, grand ami de Goya. Ce jeune intellectuel est un personnage parfaitement identifié : Bernardo Alcalde y Merino, qui se jouait du toro sans autre défense que sa cape. Un contemporain du Maître de Fuendetodos décrit l’épisode représenté sur cette gravure Il déjoua plusieurs fois le toro sans sortir du cercle qu’il avait lui-même tracé sur l’arène et cela sans se dégager de sa cape rejetée sur son épaule.
Cette action de ce jeune passionné de la course de toro vous rappelle certainement une passe de cape basique de la corrida actuelle, connue de nos jours sous le nom de Chicuelina. Nous avons connaissance de l’exécution inopinée de la suerte inventée par Manuel Jimenez Chicuelo à Valencia pendant les Fallas de 1920. En fait, le Maestro exécutant une véronique, eut recours à ce mouvement instinctif pour échapper à la charge inattendue du toro. Cette figure impromptue surprit le public qui réagit par une grande ovation. Le torero sévillan devant ce succès, perfectionna la suerte et la répéta dans d’autres plazas. Son succès fut consacré en 1925 à Madrid où elle eut un grand impact sur les aficionados. Ainsi naquit la Chicuelina que nous voyons de nos jours dans les arènes. En fait, depuis, les toreros ont interprété le principe de cette passe de cape de manières différentes adaptées au talent et à la sensibilité de chacun. La plupart des spécialistes ont reconnu surtout la chicuelina de Paco Camino qui est restée dans l’histoire.

la chicuelina de Paco Camino

Il profita de l’embestida de classe et de rythme d’un toro de Galache à Madrid durant la San Isidro 1963. Le toro chargeant lentement, le torero de Camas se présenta de face et le cita en lui jetant le capote devant. Il le conduisit en le toréant avec les poignets derrière son corps, en même temps qu’il tournait en sens contraire de la sortie du toro. Le public debout l’acclama et ce jour-là, il coupa 4 oreilles. Par la suite, plusieurs toreros ont essayé sans succès d’imiter l’interprétation de Camino. Il faut noter cependant les très belles chicuelinas de Manzanares père qui les réalisait avec les mains très basses, plus démonstratives, plus baroques. Personnellement, je préfère l’interprétation de Paco Camino, tant pour son rythme que par sa finesse, le torero s’enroulant dans la cape jusqu’aux épaules, fidèle au style caministe.

L’utilisation la plus basique de la cape est la Véronique, tradition chrétienne espagnole comparant la cape présentée devant le mufle du toro au geste de la Sainte avançant son linge pour essuyer le visage du Christ pendant sa Passion. Appelée au début lance de frente, elle est en fait aujourd’hui exécutée sur le côté dans l’axe du toro. Le Maestro cordouan Guerrita disait à la fin du XIXème siècle se colocara el diestro de lado compas abierto (le torero se présentera de côté jambes écartées).
En fait il existe plusieurs exécutions de cette passe suivant le comportement du toro et l’inspiration du torero. Son intérêt est de pouvoir se repositionner pour pouvoir enchaîner une série de passes avant de la clôturer parfois par une demi véronique, remate réalisé au goût du maestro. On peut citer les plus fameux interprètes : Gitanillo de Triana, Cagancho, Chicuelo, Pepe Luis Vazquez, l’incomparable Curro Romero qui savait enflammer la Real Maestranza de Sevilla par ses véroniques très personnelles réalisées avec son petit capote… De nos jours, Morante de la Puebla est considéré comme l’interprète le plus artiste mais aussi dominateur, ce qui lui permet de réaliser à la perfection le premier tercio devant la plupart des toros. Les capes des autres toreros permettent de faire les quites à leur partenaire en danger dans le ruedo, dans la signification basique du terme. Durant le tercio de piques, elles permettent aussi d’exécuter des séries harmonieuses et artistiques, plus ou moins vistosas, conditionnées par le comportement du toro et l’inspiration ou la facilité du diestro. Précisons que les toreros mexicains ont inventé de nombreux quites très spectaculaires facilités par le toro aztèque propice à cette tauromachie.

Dans le deuxième tiers, interviennent les banderilles, ces bâtonnets de section circulaire de 65 à 70 centimètres gainés de papier de couleur, parfois même de tissus, terminés par un harpon de 4 centimètres de long. Elles apparaissent déjà dans la Tauromaquia de Goya sur la planche n° 13 avec un caballero en plaza plantant les banderilles sans l’aide des chulos et la n° 15 où l’on peut voir el famoso Martincho aragonais, originaire d’Ejea de los Caballeros mettant les banderilles al quiebro.

GOYA – planche 15 – el famoso Martincho

Le but des banderilles est de réveiller et de stimuler le toro après le tercio de pique d’où le toro peut sortir aveuglé ou étourdi, surtout s’il s’est employé avec bravoure contre le peto du cheval. Des études scientifiques sérieuses de vétérinaires spécialisés ont pu conclure que la peau du toro contient des récepteurs de douleur qui, stimulés par les banderilles après la pique, produisent des béta-endorphines (récepteurs opiacés) qui diminuent la douleur du toro mais qui, par contre, permettent de réveiller leur charge. Certains banderilleros de cuadrillas exécutent la suerte brillamment et avec beaucoup de sincérité. Les cuadrillas sévillanes sont restées marquées par leur ancêtre Julio Perez, El Vito, ancien matador de toros, qui devint banderillero dans les années 50. Il avait créé un style exceptionnel, sortant de la tête du toro en marchant après avoir posé les banderilles en todo lo alto, les bras verticaux au-dessus des armures du bravo.
Les maestros, s’ils peuvent réaliser classiquement la suerte selon les principes traditionnels du cuarteo ou du poder a poder, peuvent aussi rechercher des effets plus esthétiques ou spectaculaires selon leur prise de risque parfois extrême. Je me rappelle avoir vu à Pamplona Luis Francisco Espla, après une course dans tout le ruedo en esquivant le toro, avoir posé finalement sa paire à l’endroit exact où il avait déposé préalablement le béret prêté par un mozo plamponico. C’était exceptionnel de lucidité, tant dans la course que dans l’utilisation exacte des terrains entre le toro et lui.
A l’origine, la faena de muleta se limitait à une dizaine de passes pour préparer la mise à mort. L’évolution du toro de combat et la capacité des toreros à s’adapter à sa charge, vont transformer cette phase de la corrida. Progressivement, les toreros vont créer des suertes nouvelles, plus spectaculaires, qui vont porter sur le public. Les deux principales passes de muleta de la tauromachie moderne sont la naturelle et le derechazo ;

une naturelle d Domingo Ortega

– dans la naturelle, elle est tenue dans la main gauche, le toro chargeant sur la gauche du matador,

un derechazo de Domingo Ortega

– dans le derechazo, elle est tenue dans la main droite agrandie à l’aide de l’épée tenue dans la même main.

Plusieurs toreros ont apporté leur cachet à ces passes fondamentales. Si nous restons dans le classicisme, je choisirai Domingo Ortega (1906-1988). Le jeune Domingo était originaire d’un pueblo austère de la province de Tolède, qui correspond bien à la personnalité de sa tauromachie. Découvert occasionnellement par le père Dominguin, il exprime une tauromachie rigoureuse et autoritaire qui correspond à sa terre d’origine, la Mancha. On trouve en même temps chez lui la dureté de sa muleta qui s’impose et la douceur de son temple qui adoucit progressivement la charge de son adversaire. J’ai pu voir quelques images du Maestro de Borox dans de vieux films. J’ai retenu celles de ce torero qui avance sur le toro entre chaque passe centimètre par centimètre. Il surprend tant il est différent de la période post-Belmontiste qui était marquée par l’immobilisme. Domingo et son Maestro estimaient que cet immobilisme n’était pas adapté aux toros de cette époque mais à la volonté extrême de l’illustre Maestro sévillan des années 20. Ils vont forger cette tauromachie nouvelle qui lui permettra d’éclater après son alternative triomphale en 1931. Les mots qui le caractérisent sont domination et douceur. Ces qualificatifs sont représentatifs de ce jeune castillan, parti de rien, pour terminer dans la gloire et la reconnaissance des connaisseurs qui admiraient son stoïcisme, son señorio (sa distinction) et son inflexibilité.

En 1960, les temps ont changé mais pourtant je retrouve chez Paco Camino le torero sévillan de Camas, ce style dépouillé et cette volonté de commencer ses faenas en marchant vers le centre du ruedo (por las afuera) citant ferme et avec sûreté le toro sans le brusquer pour qu’il se déplace sans excès et sans violence. Camino déclara je crois que sortir par hacia fuera et hacia bajo, avec harmonie et temple, est très beau.

Curro Romero

Son compatriote de Camas, Curro Romero est considéré de 1960 à 1990 comme le torero de Séville par excellence, ce qui ne l’empêcha pas de sortir 7 fois en triomphe des arènes de Las Ventas. Curro, même s’il est fameux pour son toreo de cape, fut un muletero exceptionnel par son temple, sa limpidité, sa douceur qu’appréciait aussi le public madrilène qui savait oublier ses catastrophiques tardes et ses broncas, pour admirer sa tauromachie si particulière, quand il voulait ou pouvait la montrer. J’ai eu la chance de le voir toréer plusieurs fois à Séville et à Aranjuez où il attirait ses partisans voisins de la capitale. Je n’étais pas un supporter exalté mais je garde en mémoire deux faenas de muleta exceptionnelles, à la fois profondes et dominatrices grâce à son temple hors du commun. Cambré, la muleta à mi-hauteur, le temps paraissait s’arrêter, la passe durait… La fameuse strophe du poème de Lamartine « Ô temps suspend ton vol et vous heures propices suspendez votre cours… » s’adapte parfaitement à la sensation que j’ai moi-même ressentie ces jours-là. Nous aurions pu parler d’autres styles de toreros importants avec la muleta, j’ai choisi la maîtrise, le temple et la douceur. Nous ne pouvons écarter les extraordinaires Manolete et José Tomas qui ont ajouté à leur tauromachie leur côté sacrificiel, à la limite du tragique, du mystique et du surnaturel, qui les distingue de tous les autres.

La faena de muleta doit progressivement préparer la mise à mort du toro. Les dernières passes sont essentielles, notamment si possible avec la main gauche. Certains disent même que c’est elle qui tue en citant, avant de dévier la tête du toro pour permettre une estocade sincère et efficace.

La technique la plus connue est le volapie où le torero s’élance avec l’épée vers le toro et se jette sur le morillo en esquivant sa jambe droite. Pour exécuter la suerte de matar, le torero doit :
– avoir le courage, pour accepter de perdre de vue la tête du toro même si c’est une demi- seconde et avoir confiance que le toro obéira à la déviation de la charge avec le leurre ;
– avoir beaucoup d’intelligence, pour estimer le moment de tuer, le positionnement du toro, sa distance avec le toro, sa manière de faire le toque (la sollicitation) avec la muleta…
– se lancer avec l’épée ferme, pour tuer avec sincérité et efficacité.

Le Maestro Camino disait une fois que tu as fait l’effort de faire passer le toro près de la barriga (le ventre) plusieurs fois, cela vaut la peine de se jeter de verdad pour tuer. Dans l’histoire de la tauromachie, il y eut de grands estoqueadores (tueurs à l’épée) comme Salvador Frascuelo fin XIXème dont le Musée Taurin abrite une épée et une peinture le montrant se profiler avant l’estocade, Machaquito, Rafael Ortega, Jaime Ostos, Uceda Leal…
L’exécution du volapie par Paco Camino est pour de nombreux professionnels, la plus pure et sincère, avec deux caractéristiques principales : une énorme facilité et mucho arte. Il rentrait a matar avec une telle naturalitad (simplement) qu’il donnait l’impression de le faire sans effort ni risque. De nos jours, la suerte de matar a recibir, après avoir sollicité la charge du toro, s’est accentuée tenant compte de la bravoure et de la rectitude de la charge du toro. C’est une estocade spectaculaire et souvent très efficace qui permet d’amplifier le succès du matador. C’est Jose Maria Manzanares fils qui en est actuellement le meilleur exécutant, ce qui conforte plusieurs de ses triomphes.

Nous avons vu que c’est bien l’interprétation du torero, avec les trastos (équipements) dont il dispose, qui est primordiale dans la corrida, sans oublier le toro qui est l’élément initial. Nous savons que le toreo est émotion et qu’elle arrive fondamentalement quand le toro a une puissance suffisante pour répéter ses charges plusieurs fois, sans baisser de ton.

Je voudrais conclure en ajoutant que dans la tauromachie un mot, toreria, est important. C’est ce qui donne une dimension supplémentaire à l’impact du torero pendant la corrida. Je dirai même après, pendant et avant : Maestria et Garbo. Antonio Ordoñez a dit la Toreria, c’est faire à tout moment la vie de torero, la confirmer et l’exprimer dans la plaza. Manolete a été certainement le modèle de la Toreria hasta en la calle (même dans la rue). Nous la retrouvons sur des photos et quelques films de l’époque.

L’extrait sur YouTube Paco Camino Corrida Beneficencia 1970 vous montrera tout.

Vous ai-je convaincu ?

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 82 – Février 2020

ÉDITORIAL JANVIER 2020

ET MAINTENANT ?

J’apprécie beaucoup la chanson fétiche de Gilbert Bécaud qui porte ce titre. Elle me rappelle mes 20 ans mais mon interrogation sur notre monde ne correspond pas au désespoir et à la révolte de celui qui a été abandonné par son amour Et maintenant que vais-je faire, maintenant que tu es partie. Mon interrogation correspond plutôt à celui choisi par Nadine Labaki, réalisatrice du film titre Et maintenant on va où ? Sa question correspond aux inquiétudes des femmes d’un village libanais qui luttent contre les affrontements de leurs hommes entre communautés chrétienne et musulmane. Elle peut s’appliquer à beaucoup de causes qui agitent notre terre de nos jours. Je resterai dans le monde taurin qui me préoccupe pour 4 raisons majeures :

1 – Seront-ils capables dans notre mundillo, de résister à ses déviances internes qui enlèvent la passion et l’émotion que doit procurer le sincère affrontement séculaire de l’homme et du toro, que j’ai souvent évoqué dans ces éditos. Seront-ils capables de faire passer l’intérêt général d’un monde qui doit faire face à beaucoup d’incertitudes et d’adversaires, surtout que dans leur majorité ils ne sont pas loyaux, avant des querelles qui dépassent les chamailleries infantiles. La concurrence est compréhensive et même souhaitable, surtout dans les ruedos, mais ne doit pas dériver vers des combats d’oficinas qui utilisent des armes délétères qui nuisent, tant à la carrière des toreros qu’à la sincérité de la corrida. Si on se limite à l’actualité française, les récentes adjudications des arènes de Nîmes et d’Arles ont ouvert une guerre, certes juridique, mais agressive entre les candidats. Tous les coups sont permis. Je me refuse à prendre partie entre les candidats directs ou indirects… Étant donné que la vraie paix des braves est dans ce milieu impossible, je crains que ce ne soit qu’un début, d’autant plus que les politiques locaux n’ont pas joué très clair, manipulant les uns et les autres au détriment de l’aficion. Le changement inattendu du mandataire des arènes de Mont-de-Marsan ne fait qu’accroître les rancœurs. Sans prendre position sur cette décision municipale, je ferai remarquer que la pression de l’aficion était très forte alors que l’exclu aurait pu facilement l’éviter en respectant la présentation du bétail. J’espère qu’à Béziers nous n’allons pas assister à ce même type de confrontation désagréable et négative. Le choix des décisionnaires ne doit être motivé que par la recherche d’une organisation solide qui sache inclure, je le souhaite, une participation de l’aficion locale dans l’orientation de certains choix et non uniquement celle du mundillo qui trop souvent ne recherche que ses propres intérêts qui peuvent ne pas être localement les nôtres. C’est à ce prix que nos arènes reprendront la place qui était la leur, dans l’intérêt du renouveau de nos traditions locales.

Je me pose des questions sur les plaintes que vient de déposer la S.P.A. tant à Bayonne qu’à Béziers… 

Et maintenant, on va où ?

2 – Les tendances à la mode des animalistes, des spécistes, des végans extrémistes du monde écologique que nous connaissons aujourd’hui, sont malheureusement acceptées, je dirai même vues d’un bon œil par le monde médiatique qui va toujours dans le sens du vent, ce qui permet d’escamoter les problèmes majeurs. Le monde opportuniste est à la recherche d’une écologie qui s’approche à l’heure actuelle de la pensée unique en France et même dans les institutions internationales. Comment comprendre les grands organismes mondiaux qui reçoivent en grande pompe l’intervention de la jeune gourou scandinave Greta, sans aucune référence sérieuse, pour soi-disant motiver ou donner des leçons aux grands de ce monde. Est-elle surnaturelle ? Le vrai objectif est de chercher à créer le buzz pour calmer les autres interrogations de nos institutions mondiales, européennes et nationales. Volontairement ils mélangent tout : la nécessité d’avoir une règlementation drastique des activités vraiment polluantes, contrôlables, notamment dans les rejets dans la nature de substances et de produits polluants, la gestion impérative des émanations préjudiciables à la santé des habitants, notamment dans les métropoles. Par contre, il faut prendre en compte des évaluations sérieuses sur l’impact réel d’activités et techniques indispensables, alors qu’ils souhaitent les supprimer sans se soucier des effets secondaires de décisions inadaptées (le tout éolien), qui peuvent créer plus de dommages que d’améliorations notamment sur la population rurale. C’est la conséquence de décisions dogmatiques comme celles qu’ils veulent imposer, tant aux éleveurs qu’au monde taurin en général. Ne vous y trompez pas, les attaques diverses que nous subissons sont issues du même mouvement qui s’oriente vers plusieurs secteurs mais inspiré par des activistes concertés vers un même objectif ou des bien pensants qui n’ont plus rien à dire. Il n’est pas facile de leur faire face par le raisonnement. Vous êtes immédiatement disqualifié, quelles que soient vos références. Les tyrans de la pensée unique et les réseaux sociaux ont même traité de réactionnaire le philosophe académicien Alain Finkielkraut qui a pourtant écrit Des animaux et des hommes contre l’agriculture intensive, notamment sur les animaux. Il avait osé critiquer l’évolution de l’écologie tout éolienne et la branche animaliste.

Et maintenant, on va où ?

3 – Si nous retournons à nos soucis tauromachiques, il faut rappeler que ce n’est pas la première fois que la corrida rencontre en France des adversaires déterminés et des représentants de l’État complices, pour empêcher les traditions de notre sud de survivre. Il est vrai que les idées jacobines ont gouverné la France depuis des siècles. Certes, la situation est très sérieuse et mérite toute notre attention pour être prêt à réagir mais surtout à agir dès que le danger institutionnel se précisera, s’il doit se mettre en route. Les partis politiques vont se lancer dans une reconquête des électeurs animalistes, écologistes et bien pensants pour essayer de reconstituer une majorité de gouvernement. Il faudra savoir leur répondre et leur montrer notre détermination en leur répétant Touche pas à nos traditions ! J’invite les aficionados à regarder derrière eux pour se rappeler que les gens du Sud ont du et su réagir par le passé. Rappelez-vous : le ministère de l’intérieur, et la mondanité parisienne incitée par Séverine l’égérie de l’époque, avait sorti une loi contre la corrida en 1894. Le peuple du Sud sut réagir dès le 14 octobre 1894 à Nîmes par la célèbre course de la contestation pour montrer sa détermination.

Le 17 novembre 1921 la fameuse Levée des Tridents suivie par une foule immense indignée par les décisions de l’Etat, poussé par l’intelligentsia parisienne (déjà). Il est vrai que ces deux évènements non violents étaient marqués par la présence à leur tête en 1894 de Frédéric Mistral, le Maître de Maillane, futur prix Nobel en 1904 pour Mirèio et du Marquis de Baroncelli en 1921. Ils avaient un poids important, tant sur la population que sur les politiques locaux et nationaux. Gardons notre considération et même notre admiration pour nos prédécesseurs mais sachons nous aussi réagir s’ils sont prêts à franchir la ligne continue.

Vous trouverez au Musée Taurin les affiches des appels en français et en provençal, du Comité de Défense des Libertés Méridionales et de la Fédération des Sociétés Taurines de France. Soyons lucides et préparés. La décision de la Société Pernod-Ricard de cesser son appui aux clubs taurins portant le nom de leur créateur est un signe. Vont-ils aussi fermer le circuit automobile Paul Ricard du Castellet pour les raisons financières invoquées…?
La situation en Espagne est encore plus préoccupante. Afin de se maintenir au pouvoir après les élections du 28 avril 2019, le leader socialiste Pedro Sanchez a fait un accord d’investiture avec les adversaires de l’Espagne, les Basques de Bildu héritiers de l’ETA et les Catalans d’esquerra republicana et a signé un accord de gouvernement avec les gauchistes de Podemos menés par Pablo Iglesias qui inclut la préparation d’une loi pour la défense des animaux sauvages. Vous voyez où Podemos veut entraîner les socialistes. Est-ce une priorité pour un pays qui rencontre de grandes difficultés depuis 6 ans ? Que ne ferait pas Pedro El Guapo pour conserver la tête du gouvernement qui est la base de son engagement politique ! Cette majorité qui tient à une voix achetée par des concessions inacceptables pour la nation et ses traditions tiendra-t-elle ?

Et maintenant on va où ?

4 – L’actualité taurine européenne est encore en sommeil pour apporter mon point de vue sur son avenir immédiat. Certes, je me réjouis du retour de Talavante et de Roca Rey. Ce sont des figuras dont on connaît le talent mais peuvent-ils changer ce monde qui nous passionne mais dont nous subissons le comportement qui n’est pas positif pour la corrida. Le Maestro Rafael de Paula a déclaré les corridas sont un évènement, parler de spectacle c’est le présenter comme une chose ordinaire. C’est un évènement où s’affronte le courage de l’Homme et la bravoure du Toro, dont le déroulement est règlementé depuis la moitié du XIXème siècle. Il doit permettre au torero de s’exprimer par sa maîtrise technique, qui devient artistique quand il peut dominer son adversaire. Malheureusement, si le cérémonial n’a pas changé dans ses fondements, on peut regretter que la corrida se soit trop standardisée en même temps que le toro. Il dépend des toreros d’accepter et de respecter les encastes que l’on pouvait connaître il y a encore 60 ans afin que la corrida puisse rester cet évènement où il doit adapter la lidia à des comportements divers. La corrida actuelle est devenue trop répétitive car au lieu de s’adapter aux encastes, c’est le toro que l’on a adapté à une tauromachie, certes artistique dans le meilleur des cas, mais trop prévisible. Pour répondre à ces exigences, trop de ganaderos ont voulu s’adapter et leur élevage a perdu tout le fond de race qui le caractérisait. Même l’aficion a eu sa part de responsabilité, demandant des faenas trop longues qui de plus baissent d’intensité quand le toro part vers les planches : se raja.

Si on peut se réjouir de l’apparition de nouveaux élevages comme les magnifiques Pedraza de Yeltes de notre dernière Feria, trop ont disparu ou périclité ou se sont standardisés. Si la corrida rencontre des adversaires virulents ou opportunistes, toutes ses composantes devraient se ressaisir pour qu’elle puisse résister de l’intérieur.

Et maintenant, on va où ?
Ma question initiale est vraiment d’actualité !

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 81 – janvier 2020

ÉDITORIAL DÉCEMBRE 2019

« SI ON SAIT EXACTEMENT CE QUE L’ON VA FAIRE, A QUOI BON LE FAIRE » Pablo PICASSO (1881-1973)

Le mythique artiste malagueño Pablo Picasso est un des peintres majeurs du XXème siècle, tant par la qualité exceptionnelle que par l’amplitude de ses œuvres-peintures mais aussi sculptures, dessins et céramiques. L’être humain a pratiqué, dès la préhistoire, l’art primitif afin de laisser des traces ou exorciser ses combats avec les animaux sur les parois des grottes dans lesquelles il s’abritait. C’était l’origine. Depuis plus de 50 ans, j’ai pu apprécier les œuvres de plusieurs artistes peintres de toutes les époques et je suis parfois ébloui par certaines de leurs œuvres. Je ne pouvais expliquer les motifs de mes réactions mais après réflexion, je pense que c’est leur technique, ajoutée aux inspirations multiples, aux talents de chacun, qui est à l’origine de mes sensations. Lorsque j’ai lu récemment la phrase initiale du Maître Picasso, je l’ai rattachée à la tauromachie. Il est vrai que le combat du toro brave face à l’homme à pied et à cheval a pu arriver à des paroxysmes et à des limites. Leur affrontement est très présent dans son œuvre, sans oublier le rôle majeur que jouent les femmes. Je me suis rendu compte qu’elles ont beaucoup influencé son inspiration, même dans ses peintures taurines. Le jeune Pablo, fils d’un professeur de dessin, se rendit à l’âge de 8 ans aux arènes de Malaga avec toute sa famille pour assister à une corrida. Il va réaliser sa première peinture connue sur le bois d’une boîte de cigares de son père qui deviendra fameuse.

Touché de plein fouet, le futur artiste impressionné certainement par le combat brutal et spectaculaire avec le toro, va peindre sur le champ sa première œuvre le picador jaune sur son cheval marron. Cette œuvre d’enfance n’est pas infantile. Le petit Pablo sait nous présenter les détails de sa famille, notamment sa mère (la femme) avec son regard interrogateur ou admiratif vers son fils, l’attitude sérieuse du père de famille avec son chapeau majestueux et la présence du picador dans le ruedo en attente de l’affrontement. Cette situation correspond à celle d’un père derrière son burladero assistant aux premiers capotazos de son garçon débutant face à une jeune vache obéissante dans une tienta amicale ou sur la plaza du pueblo lors d’une capea. On n’y retrouve pas encore une technique dominatrice mais des détails intéressants et même émouvants comme dans l’expression instinctive de cet enfant malagueño sous l’influence de l’enseignement paternel. Devant ses talents prometteurs, son père enverra son génial Pablo approfondir sa technique et son imagination aux Beaux-Arts de Barcelone avant ceux de Madrid où il découvrira les trésors du Prado. Lorsqu’il part à Paris en 1904, il a déjà démontré dans ce que les spécialistes appelleront la Période Bleu, qu’il a déjà quitté l’école pour devenir un Maestro en puissance alors qu’il n’a que 20 ans, aux portes de l’alternative. Je reconnais mes limites dans l’art pictural mais j’ai toujours apprécié les œuvres des premières étapes du Maestro : je suis subjugué par la puissance de son Autoportrait, ses Pauvres au bord de la mer comme la Celestina et le Repas de l’aveugle.

La Celistina

Je crois qu’il ne pensait pas encore évoluer vers la Période Rose, son sublime Garçon à la pipe comme la Porteuse de Pain ou la Famille des Saltimbanques, sans oublier l’Epoque Africaine (1907-1909) influencée par les masques traditionnels et qui se conclura par le Pré-Cubisme des Demoiselles d’Avignon.

Cette période m’a rappelé celle où j’ai pu voir dans les plazitas des pueblos sévillans le jeune Morante de la Puebla, sans picador, protégé par Leandro Muñoz (père d’Emilio) et le jour de sa première piquée en 1994 à Guillena où il alternait en mano a mano avec le novillero local Antonio Cobo que j’aidais à cette époque-là. Morante était un adolescent de 16 ans doué, avec des facilités impressionnantes, des gestes émouvants mais bien sûr imparfaits. Je ne pense pas qu’il avait la moindre notion de l’évolution de sa carrière, de ses fameux gestes pintureros, de son utilisation fabuleuse du capote. Après son alternative en 1998, il est au sommet de son art après avoir remis au goût du jour les anciennes passes du toreo sévillan. Sa technique, sa maîtrise, sa connaissance et son interprétation personnalisées du toreo de cape et de muleta sont majeures.

Pendant la Feria de Séville 2000 : Morante en plein triomphe commence sa deuxième faena de muleta, avance vers le toro avec la muleta pliée dans la main gauche (appelée en tauromachie sévillane el cartucho de pescado) pour toréer par naturelle. Le torero de la Puebla déplie sa muleta au dernier moment pour conduire la charge mais le toro lancé n’en fait pas cas et lui inflige une cornada importante qui va causer un changement important dans sa carrière. Morante deviendra moins constant, mais avec des moments géniaux comme la passe de la silla (la chaise) en 2010 à Nîmes,

photo : Golfredo Rojas / burladero.com)

ses trincheras dominatrices et surtout son exceptionnel toreo de cape qu’il peut imposer à tous les toros. Cet évènement va changer sa carrière si spontanée jusque là. Malgré ce il m’a étonné le 10 mai à Séville après les 2 oreilles du premier toro du jeune sévillan Paco Aguado. Aiguillonné par ce succès sur le public, il va faire une faena de muleta étonnante, commencée à genoux et ayudados por alto et sa passe de poitrine pieds joints. Cette entrega inhabituelle va continuer avec ses cites près des cornes, ses gestes géniaux concluant par une estocade entière qui lui vaut l’oreille. Cet engagement n’était pas programmé et son public ne l’avait pas vu depuis longtemps. C’était inattendu. Je ne pensais pas qu’il allait le faire mais il fallait le faire pour conserver son rang de figura. La carrière de Picasso se passe d’une toute autre manière. C’est sa vie parisienne qui va changer sa carrière dans l’ambiance des artistes historiques que furent Georges Braque avec lequel il créa le Cubisme, Henri Matisse, Amadeo Modigliani, Maurice Utrillo… et les poètes ou intellectuels comme Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau…

Arlequin – 1918

Qui pouvait penser que sa vie sexuelle et familiale avec les femmes, reliée à l’impact du toro bravo et même du cheval dans sa jeunesse, allait être à l’origine d’une partie importante de son œuvre, mal connue du grand public ? Entre 1930 et 1935, l’artiste va présenter des scènes paradoxales issues de ses fantasmes. En 1933, il représente le toro dans une lutte mortelle avec le cheval (la femme), illustrant selon ses spécialistes les combats de sa rupture avec la danseuse russe Olga, sa muse et sa femme depuis 1917.

Au contraire, la même année, en pleine relation avec la jeune et belle Marie-Thérèse (17 ans alors qu’il en a 46), il va intégrer le Minotaure caressant la femme dans des étreintes charnelles. Avec sa nouvelle égérie Dora en 1936, le monstre lubrique apparaîtra dans son œuvre pour la dernière fois dans les scènes les plus sensuelles.

Il est vrai que le célèbre tableau sur le bombardement de Guernica vient changer la donne. Pourtant ses spécialistes nous disent que tous les personnages que Picasso présente dans ce tableau sont les mêmes que ceux de plusieurs de ses œuvres depuis 1918. Ses liens féminins le plus importants, Olga, Marie-Thérèse et Dora ont un rôle important, exprimant la douleur, le désespoir et la lutte dans l’engagement républicain de Picasso. Cependant, il faut noter que dans Guernica le toro présent a plutôt un rôle passif, presque extérieur à la scène, alors que le cheval au centre du tableau est écartelé et sa tête exprime une douleur immense, pourquoi pas de la colère.

26 Septembre 2014 Javier Conde s’expose pour la Paix… New-York,

N’oublions pas que le cheval jusqu’à l’apparition du peto en 1928 en Espagne a été la première victime dans le ruedo. Après guerre en France, l’arrivée dans sa vie de Françoise Gilot sa nouvelle compagne, va changer et adoucir le comportement de Picasso par rapport à la corrida et à la jeune femme qui dit non. Elle n’est plus présente dans ses tableaux de combat où toujours selon les spécialistes, la femme pouvait être représentée par le cheval brutalisé. C’est la première fois que sur des photos on montre une compagne du Maestro assistant aux corridas à Arles et à Nîmes.

C’est aussi l’époque Vallauris où l’artiste tente de saisir au plus près de son évanescence la scène taurine.

Quittons l’œuvre du peintre avec ses compagnes et parfois même ses enfants pour revenir à la tauromachie qu’il va aborder avec une autre inspiration en côtoyant Luis Miguel Dominguin dans les années 50. La couverture du livre co-signée Toros y Toreros illustrée par Picasso montre le picador et le toro noirs représentatifs de son inspiration initiale.

Le Maestro madrilène va participer aussi à l’idée de l’assemblage d’un guidon et d’une selle de vélo réalisée en forme de tête de toro. Qui l’aurait dit ? En 1945, l’artiste va réaliser des lithographies en faisant évoluer le toro (sur 11 gravures) d’une représentation massive et réaliste vers une forme élémentaire de sa silhouette par un simple trait.

Si la phrase introductive de Picasso s’adapte parfaitement à sa vie et à son œuvre, peut-on l’appliquer directement au matador de toros. Certes, nous avons vu les toreros changer dans leur carrière grâce à l’amélioration progressive de leur technique, à l’adaptation de leur manière de charger et d’embestir selon les époques et les élevages. Mais bien souvent, les graves blessures ont obligé ou incité le torero à changer. Nous avons vu l’évolution de Morante, on peut en dire de Jose Tomas le torero le plus important de ses 20 dernières années. Après sa première grave blessure à Aguascalientes en 1995, il revient en Espagne où il s’impose par son courage qui paraît sans limite et triomphe dans toutes les arènes. Certains ont pu écrire il place son corps là où les autres la muleta ou lui faire dire Quand je pars toréer je laisse mon corps à l’hôtel. Après sa retraite de 2007, il revient avec une tauromachie moins extrême et plus épurée. Sa terrible blessure d’Aguascalientes laisse des séquelles importantes et la rééducation est pénible. Il reviendra en juillet 2011 mais 2012 sera le grand changement avec une orientation vers la pureté absolue sur 3 corridas seulement dans la temporada, dont cette tarde historique du 16 septembre à Nîmes, seul devant 6 toros de comportements différents. C’est pour beaucoup la plus aboutie de cette carrière exceptionnelle. Je pense que le toro a fait changer la tauromachie de Jose Tomas, pas sur ses bases mais sur son comportement. Il ne pouvait plus exiger son extrémisme à son corps. Il a su s’adapter sans perdre de sa pureté et de sa profondeur. Je pense qu’il s’est rendu compte qu’il ne pouvait plus revenir à ses sacrifices antérieurs mais rester à son niveau d’excellence. Il a orienté sa carrière sur des apparitions très ciblées (et très lucratives) comme le 22 juin dernier à Grenada où il enthousiasmé le public.

Nous pourrions trouver d’autres exemples chez d’autres figuras del toreo. Le torero doit toujours faire évoluer sa tauromachie. Il ne doit pas devenir trop répétitif car il lassera son public qui l’a admiré. Il doit évoluer tout en tenant compte de son adversaire, sans fuir les risques inhérents au toreo.

Dans leur grande majorité, les autres artistes même dans leur vie trépidante, parfois excessive, ne sont pas confrontés à ce danger avec lequel ils vivent.

Je terminerai par une phrase du critique littéraire Frédéric Beigbeder qui reprend à sa manière la réflexion de Pablo Picasso : J’aime les livres qui ne savent pas où ils vont. Il est vrai que la plupart des écrivains ont une vie plus facile que celle de nos toreros, même si leurs ouvrages philosophiques ou contestataires ont coûté cher à certains.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 80 – Décembre 2019

ÉDITORIAL NOVEMBRE 2020

LA SÉVILLE FRANCAISE

Lors d’un récent séjour à Séville, j’ai retrouvé avec émotion et mélancolie les charmes magiques de cette ville et de ses alentours où j’ai vécu dans les années 90. C’est en marchant dans les rues et avenues que l’on peut apprécier cette ambiance unique sur les bords du Guadalquivir, la Plaza d’España, les jardins de Maria Luisa, l’exceptionnel Barrio de Santa Cruz au pied de la Giralda, sans oublier le traditionnel Barrio de Triana. Seul manquait le parfum de l’azahar des orangers, typique des rues de Séville et de ses pueblos au moment de la floraison. Le charme de Séville ne se résume pas à la Féria d’avril, à ses fameuses casetas et aux corridas de la Maestranza. La situation économique de la cité n’a pas profité pleinement des infrastructures réalisées pour l’Exposition Universelle de 92, tant dans les voies de communication qu’au niveau des aménagements de l’Isla de la Cartuja. La capitale Betica a certes conservé cette ambiance unique que les sévillans n’utilisent pas au mieux mais qui accueille parfaitement le touriste qui sait la vivre. Certains ont pu écrire que Séville reste une ville à la campagne malgré ses 700 000 habitants. Dès que vous sortez après Los Palacios au sud, Camas et Santipone au nord, Gines à l’ouest, Utrera à l’est, sans oublier la Puebla del Rio, vous entrez dans le monde rural et dans ses pueblos qui gardent leur caractère et leurs traditions sans devenir des cités dortoirs. Certes l’ambiance taurine de la cité a changé depuis le début du XXème siècle. La plupart des illustres élevages de toro bravo ont quitté les basses plaines du Guadalquivir pour les terres escarpées de la Sierra Norte de Séville et de la Sierra d’Aracena. Ces riches zones agricoles ont évolué vers l’agriculture extensive adaptée au territoire et à l’activité agroalimentaire. De ce fait, les noms célèbres des élevages de Santa Coloma, Saltillo, Vistahermosa, Veragua, Parladé, Murube… ont quitté la Vega Sevillana.
De même, les élevages historiques de Miura, Pablo Romero, Guardiola, Marquis d’Albasserada… ont perdu à divers titres une partie de leur image légendaire ou ont émigré vers d’autres lieux comme Concha y Sierra. La corrida de toros reste un élément historique majeur de Séville, tant par ses mythiques arènes de la Maestranza et sa féria d’avril que par les fondamentaux de sa tauromachie qui exprime l’inspiration et l’émotion artistique de ses toreros. De nos jours son public a perdu en partie de son cachet ; de ses fameux silences mais aussi ses Olé émotionnels et profonds, quasiment mélodieux. Heureusement, la Banda de Musica a su garder les fondements de son patriarche créateur le Maestro Tejera. Séville a connu dès le début du XIXème siècle les toreros historiques : Costillares, Pepe Hillo, Cuchares, El Algabeño, El Ecijano. Les frères Emilio et Ricardo Torres (Bombita I et Bombita II), Rafael Gomez El Gallo ou Gallito, son frère Joselito El Gallo et Juan Belmonte ont marqué le début du XXème suivis par Manuel Jimenez Chicuelo marqué par la naturalidad y la gracia de son toreo sévillan. Ignacio Sanchez Mejias, beau-frère des Rafael Gallito et Joselito, fut un personnage de la tauromachie espagnole, même après sa mort tragique suite à la cornada de Granadino à Manzanares que sut magnifier Federico Garcia Lorca par son Llanto. Plus tard, Pepin Martin Vazquez, Pepe Luis Vazquez et son frère Manolo Vazquez ont marqué l’histoire et le style des toreros sévillans. La génération des années 60/70 avec Paco Camino, Diego Puerta, Manolo Cortes restent dans ma mémoire sans oublier les magnifiques rejoneadores de la Puebla del Rio, Angel et Rafael Peralta. Après l’époque royale de Curro Romero, faraon de Camas, nous ne pouvons que rappeler l’impressionnant poder d’Espartaco et le Trianero Emilio Muñoz aux styles si différents.

De nos jours, plusieurs toreros sévillans entrent dans les premiers de l’escalafon mais Morante de la Puebla, Daniel Luque et le jeune Pablo Aguado représentent le mieux le neo-toreo sévillan. Depuis la fin du XXème siècle, Séville reste une zone maîtresse de la tauromachie mais ne domine plus ce monde (toros et toreros) comme au XIXème et à la première moitié du XXème siècle. Je marchais sur les bords du Guadalquivir, entre la Torre del Oro et la Réal Maestranza, pensant à cette époque d’or du sévillanisme, lorsque je me suis rappelé qu’au début du XXème siècle, avant les années difficiles de 1907-1908 et de la guerre de 14, Béziers fut déclarée La Séville Française. Cette appellation est très flatteuse pour notre ville qui ne peut se comparer à la capitale de l’Andalousie. Je ne suis ni mélomane, ni spécialiste d’art lyrique mais je ne puis qu’admirer les prouesses de Fernand Castelbon de Beauxhostes et Camille Saint-Saëns aux arènes de Béziers. Ce fut une époque de gloire inégalée du monde lyrique avec la création de Déjanire dès 1898 avec les plus grands interprètes dont le prestigieux ténor biterrois Valentin Duc. Cette création fut suivie en 1900 par celle de Prométhée dirigée par Gabriel Fauré. Ce spectacle fut exceptionnel avec des décors immenses, un orchestre de 450 musiciens, un chœur de 400 chanteurs et un ballet de 50 danseurs. Le 27 août 1900 marque le sommet des fêtes biterroises. C’est un triomphe reconnu par tout le monde lyrique français et européen qui lui attribua le titre de Bayreuth Française. Je n’oublie pas les corridas qui étaient à l’origine de la construction des arènes du Plateau de Valras. Elles connurent aussi les moments inoubliables de son histoire et se maintiennent de nos jours. Après les inaugurations des 11 et 14 juillet 1897 (Antonio Reverte et El Algabeño), la corrida de gala du 19 septembre attira 10 000 spectateurs, bien que l’édifice ne soit pas terminé. Le 3 octobre, ce sont 12 000 spectateurs ( !) qui sont attirés par le grand Guerrita. Le public sort euphorique et manifeste son soutien à la corrida de toros en manifestant pour les Libertés du Midi. Déjà ! Temporada exceptionnelle : 6 spectacles majeurs.

En 1898, quatre évènements importants marquent la temporada :
– création de la Société Tauromachique, premier club taurin de Béziers dont l’Union Taurine a fêté en 2017 les 120 ans d’aficion,
– fin des travaux des arènes en juillet,

Mazzantini

– retour de Mazzantini, venu à Béziers novillero en 1888, dans les arènes du quartier de l’abattoir. C’était un torero symbolique pour l’aficion locale,
– corrida du 9 octobre aves les prestigieux toros de Veragua : journée exceptionnelle pour nos arènes,

La temporada 1899 est marquée elle aussi, par de grands évènements qui donnent de Béziers une image de catégorie dans le monde taurin européen :
– juillet 1899 : retour de Mazzantini à Béziers face aux toros de Miura accompagné du cordouan Conejito,
– le Maestro Guerrita le 25 juin face aux Anastasio Martin réussit la plus belle corrida de la temporada avant sa despedida en France chez nous le 8 octobre accompagné de Bombita et Conejito. Quel honneur pour les arènes de Béziers !
– les caméras des Frères Lumière filment cette corrida : 20 bobines cinématographiques qui permirent de réaliser douze films. Les arènes de Béziers resteront dans l’histoire du cinéma.

– 10 octobre : 6 toros de Veragua – Belle corrida. El Algabeño confirme son titre Le roi du volapie. Il reviendra à Béziers pour sa despedida avec l’aficion française le 1er octobre 1911 avec Carnicerito de Bilbao face aux toros d’Antonio Guerra. Il avait inauguré nos arènes le 11 juillet 1897 avec Antonio Reverte. Il y a toréé 10 corridas. Il maniait la muleta et le capote avec un répertoire limité, mais sa sûreté, sa personnalité, son efficacité en firent un maître incontesté qu’aimait notre public.

1900 : le nouveau directeur Manuel Garcia organise 6 corridas dont l’inoubliable journée du 20 avril où le Congrès des Villes Taurines et des Clubs Taurins du Sud se réuni pour réagir au projet de loi Barthou qui priverait les villes méridionales d’un spectacle de toro existant depuis des siècles. Déjà ! Malgré le mauvais temps les arènes se rempliront.
1901 : les arènes se remplissent. Le projet de M. Chanel est lancé pour la construction de 34 loges destinées à être louées ( ?). Les aficionados se plaignent de l’attribution à l’organisateur François Séguier qui remplit les arènes avec 5 spectacles mineurs d’inspiration taurine. Prix des places : 0,70 francs en entrée générale alors que le prix des corridas est de 12 francs et 8 francs en Barrera jusqu’à 3 francs en entrée générale. Les propriétaires demandent à Manuel Garcia d’organiser une corrida le 13 octobre (vendanges) qui laissera un bon souvenir à l’aficion méridionale, notamment avec Reverte et Bombita.
Après une année 1902 réservée aux spectacles mineurs de M. Séguier, les propriétaires prennent la décision de revenir en 1903 à la corrida formelle à Béziers pour rendre à l’édifice sa grandeur taurine d’origine. La corrida du 10 mai attire 10 000 personnes qui apprécient le bétail et l’efficacité des toreros. Elle est suivie par la corrida de gala du 21 juin avec les toreros sévillans : le Grand El Algabeño et Montes. Beau succès pour les organisateurs. Pour terminer la temporada, grand rassemblement des clubs taurins organisé par la Société Tauromachique suivi d’une corrida dans des arènes combles où près de 15 000 spectateurs admirent les deux toreros sévillans Fuentes et Chicuelo pour leur élégance et leur sang-froid. Cette journée est le départ de la constitution du Bloc Taurin pour défendre la corrida encore attaquée par Paris.

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1904 : C’est un grand aficionado Biterrois Pierre Cauba, qui se voit confier l’organisation de spectacles taurins. Il prend notamment la décision, pour la corrida du 2 octobre, de faire appel aux clubs de la Fédération Méridionale des Sociétés Taurines pour composer le cartel par référendum. Aidés par Manuel Garcia, ils choisissent 6 toros d’Esteban Hernandez. Trois toreros sévillans prestigieux les affronteront : Antonio Fuentes, Antonio Montes et Rafael Gomez Gallito. Le dimanche 2 octobre, 5 musiques représentatives de la région vont défiler depuis la place de la Citadelle entraînant la foule jusqu’aux arènes. Ce jour-là, les aficionados des clubs taurins venus de Toulouse jusqu’à Arles donnèrent à notre ville le titre de Séville Française pour la qualité du spectacle, la volonté de regroupement de l’aficion et le spectacle artistique qui a marqué notre amphithéâtre depuis sa création, sans oublier l’esprit festif dans toute la cité.

Les années difficiles pour notre Midi apparurent dès 1905. Malgré ce, l’infatigable Manuel Garcia arrive à monter deux corridas de qualité :
– les puissants Concha y Sierra le 14 mai pour les toreros confirmés El Algabeño et Conejito, sans oublier la clôture de temporada digne de la Séville Française : 6 toros impeccables de Felipe Salas (origine Hidalgo Barquero et Cabrera) pour les figuras Machaquito et Chicuelo. Malheureusement la crise viticole latente se déclare dès 1906. Les corridas laissent leur place aux spectacles de François Séguier. Seul le 22 juillet vit la despedida du Maestro Antonio Fuentes en France devant près de 10 000 personnes !

Les années 1907 et 1908 connaissent une crise à son paroxysme ne permettant pas l’organisation des corridas. La population a la tête ailleurs. Pourtant, dès le 10 octobre 1909, nos arènes vont connaître une des corridas les plus complètes de son histoire taurine, très bien organisée par l’empresario de Toulouse : 6 magnifiques toros d’Antonio Guerra (frère du mythique Guerrita) sont combattus, devant 12 000 personnes euphoriques venues de tout le Midi, par El Algabeño et Bombita II figuras des années 1900-1910. La foule en délire descend dans le redondel et porte les deux matadors en triomphe. A la demande du propriétaire, l’empresa toulousaine va organiser 3 corridas en 1910 :
– 29 mai : triomphe d’El Algabeño face aux toros de Carlos Conradi devant 12 000 spectateurs enthousiastes,
– 26 juin : bonne corrida avec 6 magnifiques toros du Marquis de Villagodio, les plus puissants qui aient foulé notre amphithéâtre. Grande tarde de Machaquito,

Ce fut la dernière corrida avant la catastrophique guerre de 1914-1918 laissant l’édifice abandonné, dans un état de délabrement inquiétant. Une fois encore, ce sont les biterrois regroupés dans la Société des Arènes autour du Président Achille Gaillard, qui les sauvèrent en les rachetant et en investissant dans une rénovation importante pour une réouverture officielle le 29 mai 1921. Toros de Veragua : Luis Freg, Saleri II, Limeño, devant plus de 15 000 spectateurs.

Béziers, la Séville FrançaiseBéziers, la Bayreuth Française
Ces deux titres symboliques attribués à notre ville au début des années 1900 sont le résultat
– d’une situation économique viticole exceptionnelle de la région et surtout du Biterrois
– du dévouement et de l’action désintéressée de personnages locaux d’exception qui ont su prendre des initiatives de haut niveau dans l’intérêt de notre cité.

Je suis particulièrement fier et reconnaissant pour le rôle joué par nos ancêtres sociétaires de la Société Tauromachique qui ont su motiver la population biterroise mais aussi intéresser l’aficion du sud dans l’organisation de manifestations exemplaires, tant au niveau artistique que revendicatif, pour défendre ces traditions que nous vivons encore. Ce fut un succès historique.
Soyons en dignes, même si nous n’avons pas les mêmes moyens. Eux ont connu 1907 et 14-18.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 79 – Novembre 2019

ÉDITORIAL OCTOBRE 2019

UNIS DANS NOS DIFFÉRENCES

Je m’étais échappé des contingences du mundillo taurin, de ses liens avec les médias… sans oublier les manipulations politiques. J’avais oublié aussi les carences d’une partie de notre aficion et celle de Béziers en particulier. Heureusement, les jeunes de Provence et du Languedoc m’ont donné tort. J’ai eu l’opportunité, inspiré par les terres mexicaines, d’écrire sur mes fondements de la tauromachie. L’expression du torero dans le ruedo, la place du sentiment dans son contact avec le toro, m’ont convaincu qu’il ne pourra apporter une émotion durable qu’en s’appuyant sur la raison. Je pouvais exprimer avec plaisir et nostalgie sur ce que je ressens, tant dans les arènes qu’au campo dans les tientas, grâce à la tauromachie. Si elle n’est pas ma seule passion, elle a été et reste un élément majeur dans ma vie. Malheureusement, je dois quitter cette inspiration qui m’a rappelé des souvenirs inoubliables, pour me replonger dans des luttes désagréables, mais nécessaires, pour faire face au nouveau comportement inacceptable et opportuniste de nos adversaires. Certains personnages politiques très proches du pouvoir en place (?), censés représenter les intérêts du peuple à l’Assemblée, ont utilisé bassement la lutte anti-corrida en l’attaquant pour son influence dangereuse sur les mineurs. Cela ressemble fort à un écran de fumée pour cacher l’incapacité du pouvoir à gérer le pays en harmonie avec le peuple. Cela pouvait permettre aussi de récupérer sur ce thème les sentiments favorables des animalistes et des bien pensants (avant les municipales ?). Je regrette de revenir à la politique politicienne mais comment faire ! Nous savons que le système électoral leur a donné une majorité écrasante, inexpérimentée et servile. Ils doivent leur présence au Palais Bourbon aux débauchages d’anciens partis et à la désignation des cabinets de recrutement. Ils ont été recrutés et élus en juin 2017, un mois après l’entrée du président à l’Élysée. Les anciens personnages majeurs de la Vème République ont tous déclaré en leur temps, qu’il ne fallait pas faire concorder les dates des deux élections (présidentielles et législatives) remettant en cause l’esprit même des institutions et l’équilibre des pouvoirs publics. Ce système avait déjà fonctionné pour les trois élections présidentielles antérieures mais en 2017, le résultat a été encore plus négatif étant donné l’absence réelle du parti au pouvoir quelques mois avant l’élection de juin et l’éclatement des anciens partis démocratiques en perdition. Objectif : faire arriver un projet de loi au Parlement pour le faire entériner par des députés inexpérimentés et débiteurs. Je pense qu’ils savaient déjà que la plainte, déposée par le Crac (comité radicalement anti-corrida) contre les écoles taurines, déjà refoulée en 2016 et en appel en 2018, aurait des difficultés au Conseil d’État. La première députée qui devait présenter le projet anti-corrida, choisie pour son activisme avant et après sa première élection, se retira du dossier ? C’est Samantha Cazebonne, députée à l’étranger de la circonscription Espagne, Andorre, Italie et Monaco, qui a pris la suite. Résidant à Palma de Majorque, peut-être était-elle influencée ou influençable après la décision du parlement local d’interdire la corrida aux Baléares, décision annulée par le Conseil Constitutionnel espagnol. La corrida du 9 août dernier dans les arènes de Palma de Majorque fut triomphale.

Cependant, la députée Cazebonne reprit immédiatement le flambeau en se déclarant contre la présence des mineurs à la corrida et dans les écoles taurines, déclarant mon sujet n’est pas le bien-être des animaux mais la protection de l’enfance. Encore de l’enfumage. Je pense qu’il y a d’autres motifs plus pressants à résoudre pour protéger l’enfance en France que l’influence de la corrida, quand on connaît la situation préoccupante d’une partie de notre jeunesse qui pourtant n’a jamais vu de corrida ou d’école taurine, même en peinture !
Nous venons d’apprendre, contrairement aux titres racoleurs d’une certaine presse, que le Crac, dans l’impossibilité d’apporter des éléments de droit et des preuves matérielles pour son recours en Conseil d’État, n’avait pas convaincu le représentant de l’État qui recommande aux juges de rejeter l’ensemble des demandes des radicalement antis et de confirmer les décisions antérieures qui repoussaient leur volonté de fermeture des écoles taurines qui ont dû subir toutes les insultes, accusations et menaces pendant plus de 3 ans. Dans l’attente de décisions, nous pourrions presque dire sortis par la porte, ils tentent maintenant de rentrer par la fenêtre. Cela leur paraît plus facile avec la majorité de l’Assemblée disciplinée. La députée porteuse du projet, Samantha Cazebonne, appuyée par la machine LREM, a cependant déjà organisé le 17 octobre à l’Assemblée nationale un colloque sous le titre officiel protection des enfants contre toutes les formes de violence. En fait, il s’avère que ce colloque était bien entendu tourné contre la corrida avec un objectif : présenter à l’Assemblée nationale une proposition de loi qui serait adopté par la majorité écrasante dont le rôle depuis son installation est d’appliquer les ordres venus d’en haut ou d’étouffer tout ce qui gêne. Les instances taurines ont réagi officiellement, notamment auprès de la présidence,

mais je tiens à mettre en exergue le travail des jeunes aficionados membres de l’association Touche pas à mes passions, qui ont su se faire admettre à ce colloque où le public et surtout les intervenants étaient triés sur le volet. Ils ont pu entendre le président du groupe parlementaire de la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale déclarer : ce sont des pratiques qui ne peuvent plaire qu’à des êtres anormalement constitués.
Oui chers amis aficionados, ce député parle de vous. C’est affligeant et honteux. Tout y est passé lors du colloque : – corrida associée à la pornographie, – les violences conjugales comparées à la corrida, – mise en œuvre dans les écoles taurines des pulsions sadiques des enfants au lieu de les aider à se transformer.
Cette liste n’est pas exhaustive.
Nous rappelons à cette députée et à ces intervenants recrutés, que les traditions protégées par la loi (dont la corrida), enfants et adultes qui y participent ne doivent pas être insultés ou stigmatisés par ces attachements à ces dernières.

Nous devons féliciter les jeunes de Touche pas à mes passions pour leur habileté, leur constance, leur volonté et leur capacité de réaction. Ils nous donnent des leçons d’aficion. J’ai apprécié les interventions du jeune Raphaël dans les arènes d’Arles pour le Trophée des As et à Béziers lors du rassemblement du 19 octobre. Il y avait de l’émotion. Leur collectif s’est adressé directement et ouvertement à Samantha Cazebonne en lui demandant des excuses publiques à l’attention des citoyens français et des personnes morales qui ont été diffamés et calomniés. Ils n’ont pas attendu des semaines pour réagir.
Lors de ce colloque, certains se sont attaqués, outre aux professionnels de la corrida, aux municipalités, à l’Observatoire National des Cultures Taurines. Quand on connaît les personnes mises en cause, élus ou personnalités qui occupent la responsabilité de ces organismes, on se rend compte que ces gens-là n’ont aucun scrupule et sont persuadés de leur impunité. Face à ce comportement délétère et abject, il ne suffit pas de faire des déclarations de ceux qui, certes avec raison, veulent affirmer et faire connaître le rôle des parents maîtres d’élever leurs enfants dans le maintien de leurs traditions reconnues par la loi. C’est évident et constitue la base de notre action mais, à mes yeux, cela est insuffisant. Il faut aussi se mobiliser derrière les courriers adressés par nos représentants institutionnels (UVTF et Observatoire) au président de la république, prêts à nous mobiliser si la volonté du pouvoir est de présenter ce projet au parlement. La prise de position inattendue de personnalités culturelles de renom a apporté un soutien fort à notre cause, étayée d’arguments concrets et culturels. Ils ont conclu : la proposition d’interdire la corrida aux moins de 16 ans leur retire une part de rêve, un pan de beauté et un espace de traditions au profit d’une société encore plus aseptisée. Ce texte apporte encore plus de force à notre volonté d’aller dans le sens de la défense de nos traditions auprès de nos jeunes. Invités dans les débats télévisés, ils ont confirmé la qualité de leur intervention et ont conforté nos espérances.
Je crains les pressions, les tentatives de disqualifications que nos amis pourront subir plus tard. Je connais celles qu’a connues il y a quelques années un acteur-réalisateur reconnu du monde du spectacle qui l’ont obligé à prendre publiquement du recul à cause de sa démarche pro-corrida. Mais le danger est surtout de nous diviser, soit par appartenance à des idées sociologiques divergentes, soit par crainte de se distinguer du politiquement correct. Les aficionados doivent accepter de ne pas avoir les mêmes conceptions de la tauromachie. Ils doivent admettre de ne pas être tous pareils mais reconnaître que les valeurs et les passions du Sud reposent sur les mêmes fondements. Ils doivent résister ensemble pour les maintenir. Je tiens à leur dire Restons unis dans nos différences, c’est notre seule chance. Ils ont le temps, les moyens pour arriver à leurs buts. Nous devons rester prêts à agir ou à réagir pour que cet éventuel projet de loi ne soit pas présenté à l’Assemblée. Bouvine, éleveurs, aficionados, toreros, chasseurs et même agriculteurs, notre succès dépend de notre unité. Rappelez-vous de la levée des Tridents en 1921. Elle a sauvé nos traditions.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est béziers-10-2019-1024x519.jpg.
  • Cette conclusion peut parfaitement s’appliquer à la situation de l’aficion biterroise. La motivation de ceux qui étaient devant les arènes le 19 octobre est évidente et intéressante. C’était mieux que ce que je craignais mais la fréquentation est encore quantitativement insuffisante. Ne jetons pas la pierre aux absents mais relançons-les, soyons mobilisateurs. Nous devons être plus nombreux à un prochain rendez-vous. Préparons-nous !
    Les aficionados de l’extérieur ne comprennent pas la division qu’ils constatent dans nos rangs. Elle est due au travail de longue haleine accompli par ceux qui ont bien compris l’adage toujours efficace : diviser pour mieux régner. Progressivement, le désenchantement a touché des personnes dévouées qui se sont désintéressées. Je suis heureux de constater que le programme des Journées Taurines 2019 était amélioré, avec les interventions de la Lyre Biterroise et la création du Bolsin. J’étais heureux le dimanche matin d’assister par beau temps à la tienta. Avec mes quatre petits-enfants et leurs parents, nous étions sept. En fait, il manquait trop de monde comme aux trois autres rendez-vous aux arènes. Les imperfections et les erreurs sont normales. Les mauvaises intentions et les récupérations sont désagréables (il y en a eu). Elles nuisent à la nécessité de rester unis dans nos différences. Efforçons-nous de les négliger. Pensons au futur. Ce message d’unité doit nous animer. Il est nécessaire. C’est la seule solution dont nous disposons. Pour cela, il faut se montrer ouvert à nos différences et ne pas rester limité à des accords de clans qui ont apporté tant de tort à notre aficion et même à notre ville. Surtout ne maintenons pas le statu quo affligeant que nous constatons.
    Donnez des objectifs, soyez ambitieux, faites passer un vrai message réconciliateur qui se concrétise par des actes.
    Je conclurai par deux messages clairs :
  • Ne touchez à mes passions : signal fort adressé à nos gouvernants
  • Unis dans nos différences : adressé à la famille aficionada et aux défenseurs des traditions du sud. A Béziers, nous avons encore une chance de nous ressaisir, les circonstances nous y obligent. Regardez comment nos amis se sont rassemblés à Rodilhan (assiégés par les liberticides venus de toute la France), à Gimeaux après Bouillargues. Motivés par leur volonté de résister, leurs arènes étaient pleines dans l’émotion et l’unité.
    Ils étaient unis malgré leurs différences.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Edito n° 78 – Octobre 2019

ÉDITORIAL SEPTEMBRE 2019

LE SENTIMENT N’ENLÈVE PAS LA RAISON

François Zumbiehl est certainement de nos jours l’intellectuel et écrivain français le plus compétent, le plus érudit et le plus reconnu pour traiter de la tauromachie. Membre de l’Observatoire National des Cultures Taurines, il l’a défendue avec talent et opiniâtreté contre toutes les attaques de nos adversaires, quelles que soient leurs origines ou leurs motivations. Le mot Tauromachie vient des racines grecques Taùros : Taureau ou Toro et Makeia : Combat ou Lidia. C’est l’art de lidiar el toro. On traduit habituellement lidiar par combattre mais aussi traiter avec quelqu’un. Cette deuxième conception de la lidia peut s’adapter aussi à la corrida. Au cours de certaines tardes, quand le torero est en harmonie avec son toro, un véritable dialogue parait se créer entre eux qui, sans écarter le danger, s’achèvera par l’acte final de la mise à mort par laquelle le torero conclura son œuvre.

Le sentiment n’enlève pas la raison : François Zumbiehl exprima cette phrase en ouverture du pregon (discours) qu’il a récemment prononcé au Mexique, dans la ville historique de Zacatecas, au Musée d’Art Abstrait de cette ville dans le cadre du Festival Culturel Taurin de la Feria. J’ai eu la chance de l’écouter par internet (audio) sur un site taurin mexicain. Le maître François Zumbiehl s’adressant à son public, démontra l’évolution du monde taurin qui commença sur les rives du monde méditerranéen et qui voyagea du détroit de Gibraltar jusqu’aux Amériques Latines, en particulier au Mexique. Il attire l’attention sur ce pays mystérieux, sur son côté mystique et extrême. Il rappela à ses auditeurs une légende mexicaine des premiers siècles de la conquête qui se rapporte au monde taurin : un groupe d’aspirants toreros au nombre de 12, comme les apôtres, se serait enfermé dans une salle avec la volonté de demander au Diable de les aider dans leur démarche pour devenir toreros. Ils voyaient la corrida comme la lutte entre la vie et la mort, le bien et le mal, entre le Saint et le Démon. La fin de la légende concluait même ne jamais toréer un toro noir parce qu’il peut contenir le Démon. Il est vrai que les Conquistadors amenèrent avec eux dans les terres aztèques des toros et même la corrida dès le XVIème siècle.

Le traditionnel toro de combat mexicain confirme encore de nos jours le résultat du croisement initial entre les reproducteurs majoritairement gris d’origine Saltillo et le bétail Criollo. La légende mystique de ces jeunes apprentis toreros nous rappelle ce dicton du passé L’indifférence du Mexicain devant la mort se nourrit de son indifférence devant la vie. Il inclut souvent dans ses croyances le mystique avec les mystères qui côtoient la mort. Le Mexicain fréquente la mort, la raille, la fête. A leur arrivée, les Espagnols ont fait coïncider la tradition indienne avec la catholique dans les dates officielles des jours des morts : 1er et 2 novembre.

Ces réflexions incluses dans son pregon de Zacatecas, m’ont rappelé que ce prestigieux aficionado impressionné par la vie du 4ème Califa de Cordoue, après Lagartijo, Guerrita et Machaquito, a écrit il y a une dizaine d’années Manolete, torero mystique, torero mythique.

Manolete et un taureau de Miura à Barcelone le 2 juillet 1944, al natural…

L’Union Taurine a souhaité maintenir dans le Musée Taurin, dans la grande salle des maestros, un espace réservé à Manuel Rodriguez Manolete en mémoire, que nous souhaitons indélébile, de ce torero historique, mort tragiquement à Linares en 1947 suite à une cornada du toro Islero de Miura. Pourtant, la plupart d’entre nous ne connaissent que de vieilles photos plus ou moins jaunies ou quelques rares films. Zumbiehl a écrit dans son livre ces photos sur son lit de mort de sa figure austère et allongée rappelant celle d’un mort martyr du Greco ont consacré ce mythe. Petit-fils et fils de toreros cordouans, qui avaient porté le même apodo, il n’était aidé ni par son physique, ni par son exubérance. Pourtant, il marqua les aficionados espagnols de 1935 à 1947, période difficile de l’histoire de l’Espagne. Il connut aussi de grands triomphes au Mexique qui en fit une idole aux côtés de ses grands amis Silverio Perez, Carlos Arruza, Firmin Rivera… Sa tauromachie se distinguait par 3 points majeurs : Authenticité, Proximité, Verticalité.

L’authenticité, je dirai même l’art exceptionnel ave lequel il portait les estocades, a marqué sa carrière jusqu’à sa mort. Il s’engageait à fond derrière l’épée, son regard et sa volonté se fixant sur le point de la Croix. Le terme cruz, cruzar ou cruzarse (croiser, se croiser) est toujours primordial dans l’expression tauromachique. Le dicton fameux hay que torear al amparo de la cruz (sous la protection de la croix) a pu être utilisé dans le symbole religieux chrétien et dans la technique tauromachique c’est le terrain où doit se tenir le torero par rapport au toro (nous y reviendrons). Il y a quelques années nous pouvions entendre dans les gradins, parfois à contretemps, les défenseurs zélés du classicisme crier au torero cruzate (croise-toi avec le toro). Le 7 des arènes de Las Ventas a conservé cette tradition désagréable, ajoutée aux petits sifflets qui cherchent à déstabiliser le torero qu’ils n’aiment pas dans leurs a priori partisans. Je comprends et je préfère les conseils venus du callejon de la part des banderilleros ou de l’entourage du torero pour l’inciter à modifier sa position en se croisant par rapport au toro. Certes, cette position est théoriquement plus dangereuse, plus proche des cornes du toro mais elle est plus efficace pour le faire démarrer vers le cite de la muleta. Eux savent mieux que les connaisseurs bruyants, que ce lieu est le plus efficace pour faire charger le toro sur le leurre avec moins d’hésitation, surtout au fur et à mesure que se déroule la faena.

Si nous revenons à l’authenticité (mais aussi à l’efficacité) au moment de l’estocade, les historiens de la corrida racontent que Fernando Gomez, El Gallo, matador sévillan de la fin du XIXème, aurait déclaré au moment de la suerte suprême (estocade) el que no se cruza que se lo llevan ya (qu’ils l’enlèvent tout de suite). Pourtant Fernando était connu comme un matador médiocre alors que ses succès furent construits par son toreo orné de détails esthétiques et son classicisme. N’oublions pas que ce torero était le père des deux figuras historiques Rafaël El Gallo, le Divin Chauve, et le grand Jose Gomez Gallito.

Le sentiment est une composante de l’émotion dont les aficionados, dans leur majorité, estiment qu’elle est l’élément indispensable de la corrida. François Zumbiehl nous fait remarquer à juste titre que le sentiment et l’émotion, s’ils sont essentiels, ne doivent pas écarter la raison. Certains ont pu critiquer Manolete pour son toreo profilé pendant la faena de muleta. Peu importe. S’il était croisé avec le toro, dans le sitio où le toro embiste (charge) car le torero l’oblige à passer dans ce terrain s’il a l’assurance et la technique pour maintenir le toro jusqu’au bout de sa charge. Plus proche de nous, n’avez-vous pas vu parfois Jose Tomas toréer profilé, faire passer le toro en pleine charge le long de son corps. Sans sa technique, sa raison qui maitrise son courage, il n’aurait pas pu toréer avec un tel niveau de pureté. Chaque torero a sa technique pour exprimer son art, sa maîtrise, l’authenticité et l’émotion qu’il nous procure. En tauromachie, si l’inspiration et le sentiment sont signe d’une expression artistique profonde et efficace, rien n’est possible sans la raison, sans la connaissance et la technique qui en découle.

L’autre point technique essentiel de la tauromachie moderne pour le torero est de templer la charge du toro avec la cape mais surtout avec la muleta car elle est plus proche de la conclusion de la faena. Réalité fragile et éphémère de produire l’accord entre le mouvement de l’étoffe maniée par l’homme et la charge de la bête. Si le torero n’arrive pas à templer, à adoucir la charge du toro pour éviter que le toro n’accroche ce leurre, il ne pourra pas s’approcher de lui efficacement avant la suerte suprême de l’estocade. S’il arrive à réussir cette harmonie, elle lui permettra de toréer dans la proximité (parfois dans la verticalité) sans étouffer la charge du toro comme on le voit trop souvent chez certains qui n’exécutent que des demi-passes. Ce n’est pas ce que j’apprécie. Ces passes ne commandent pas (no mandan) vraiment. Elles subissent les à coups de la charge sans vraiment la conduire.

Le courage seul, l’exaltation seule à la limite de la raison, ne peuvent pas solutionner le combat du torero face au toro. Il peut perdre progressivement les limites du danger. La raison née de la réflexion, de la répétition des gestes et de la confiance dans sa technique, sans oublier son aficion initiale, doit lui permettre d’exprimer les sentiments et l’émotion qui est le fondement de la tauromachie.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 77 – Septembre 2019