ÉDITORIAL JUILLET 2018

NO ESTABA COMODO !

Nous avons appris par la presse taurine espagnole, que le Maestro Curro Vazquez vient de déclarer « me voy porque no estaba comodo ». Cette déclaration accompagnait l’annonce de la cessation de son contrat avec l’empresa Plaza 1 de Las Ventas de Madrid dont il avait le titre de directeur institutionnel et artistique. En fait, je sais, pour l’avoir vécu à titre personnel, que Curro Vazquez avait, au moins au début 2017, dans l’organigramme effectif de Plaza 1, la responsabilité des prises de contact et les négociations des contrats avec les apoderados des toreros. La précision de la réponse du maestro madrilène, si on l’introduit dans son contexte castellano, signifie dans son usage traditionnel « je ne suis pas à l’aise dans ce costume ». Il est bien évident que Curro voulait dire : je ne suis pas d’accord pour le rôle que l’on me fait jouer. Il aurait pu dire aussi : no estoy a gusto en vuesta empresa. Je ne pense pas que la raison soit financière mais qu’elle concerne plutôt le rôle qu’il est amené à jouer ou, en particulier, son désaccord sur l’annonce que vient de faire Simon Casas pour la constitution des cartels de la prochaine feria d’octobre : tirage au sort préalable par les toreros des ganaderias à combattre : Puerto de San Lorenzo, Adolfo Martin, Victoriano del Rio, Fuente Ymbro (pour le moment…). Il faut reconnaître que ce montage médiatique annoncé par Casas qui, ne l’oublions pas, revendique le titre d’organisateur d’évènements, n’est qu’une nouvelle forme de communication démagogique, en y incluant en plus le détail que le tirage au sort se fait en public, en présence des représentants d’aficionados, comme pour le tirage au sort de la Coupe du Monde. Je comprends que dans les bureaux ou dans les hôtels, un empresario réuni avec leurs représentants, essaye de proposer aux toreros des ganaderias inhabituelles. Dans cette nouvelle démarche médiatisée si le torero refuse, qui va jouer le premier rôle ? Le beau rôle va toujours à l’empresa organisatrice de cet évènement. Le torero n’est pas un professionnel comme un autre. Autant je peux être exigeant pour leur actuation dans le ruedo, autant j’estime que c’est une profession hors du commun qui demande une certaine intimité, une certaine sensibilité, du respect, tout du moins jusqu’à ce que sa décision soit prise. Le torero doit soigner son image, sa communication mais pas à n’importe quel prix. Certains d’entre eux l’oublient. Curro peut se trouver mal à l’aise après cette décision. Ce comportement ne correspond pas à sa tradition de torero et d’homme de tauromachie pendant 50 ans, d’autant plus qu’il a certainement était choisi par Plaza 1 comme image qualitative représentative de Madrid. La plupart des autres toreros qui font partie du team Casas, en dehors de Sébastien Castella, sont représentés par des collaborateurs de l’empresa. Cela ne peut pas être le cas de Curro, surtout vis-à-vis de Cayetano Rivera Ordoñez qu’il apodère, torero d’une grande personnalité dans le ruedo et qui porte en plus un nom prestigieux. J’ai pu écrire récemment ce que je pense de cette nouvelle organisation du monde empresarial et apoderamiento confondu, qui n’a d’autre objet que de manier les toreros en dehors des cinq figuras qui gardent des représentants indépendants. Un torero n’est pas un homme de spectacle comme les autres. Un chanteur, tout en étant professionnel d’exception parfois (il en reste peu à mon goût), n’a à aucun moment la responsabilité et la pression de se jouer la vie en direct devant 20 000 personnes à Madrid, sans oublier la télévision. Le torero doit être fidèle à sa sensibilité et à son expression, tout en conservant la maîtrise de son adversaire. Il doit adhérer totalement à sa présence dans le ruedo. Je comprends tout naturellement la nécessité pour l’organisateur de rentabiliser son activité dans les conditions difficiles du monde taurin actuel. Mais je comprends aussi qu’un maestro à l’ancienne, comme Curro, qui a vécu dans la recherche d’une expression artistique dans sa propre tauromachie, ne puisse accepter l’évolution mercantile proposée par Plaza 1 en créant l’évènement, le BUZZ du tirage au sort préalable des ganaderias. C’est pervers et ce n’est motivé que par le côté évènementiel tant recherché. Comment se prêter dans ces conditions à un jeu hasardeux qui ne s’accorde pas avec la tauromachie. A mes yeux, le différend vient du principe lui-même, plus que de la différence des difficultés des ganaderias. Le comportement des organisateurs de Madrid est à mes yeux déplacé.

La Feria de Béziers 2018 est là, après cinquante ans de succès, d’émotions, de déboires et de déception de voir nos arènes perdre leur image. Nous lui souhaitons sincèrement un grand succès. Nous en avons besoin.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Edito n°63 – Juillet 2018

ÉDITORIAL JUIN 2018

Nous apprenons avec une infinie tristesse le décès de Francis RIVEROLA, notre Vice-Président.
L’UTB perd un des siens, un homme sur lequel elle pouvait compter et qui apportait beaucoup aux discussions de son Comité Directeur.
Ses obsèques auront lieu le vendredi 27 juillet 2018 à 14 H 30 au Pech Bleu.

Nous présentons à Marie-Claire et à toute sa famille nos plus sincères condoléances.

L’Union Taurine Biterroise

POBRE DE MI !

La Feria de San Fermin de Pamplona est connue pour ses extraordinaires et dangereux encierros des toros de la corrida combattue l’après-midi, courus par les spécialistes navarrais et parfois par des touristes étrangers inexpérimentés. Partir des corrales de la Cuesta de Santo Domingo, calle Mercador et calle de la Estafetta, ils amènent les toros et les cabestros jusqu’au ruedo de la plaza et ses corrales. Cette fête est connue aussi pour la tradition du Chupinazo le 7 juillet à midi. Le coup de canon qui déclenche le début des fêtes sur la plaza del ayutamiento et la déclaration du Maire : « Pamploneses, Pamplonesas Gora (gloire) à San Fermin ». La foule attache le foulard rouge autour du cou avec sa tenue blanche et la faja rouge. Le soir du 14 juillet, ils reviennent sur la plaza de la mairie. Après le discours traditionnel du Maire, le peuple chante « Pobre de mi, Pobre de mi, ya se ban acabando las ferias de San Fermin. Ya falta meses para las proximas San Fermines. Viva San Fermin, Gloria a San Fermin ». Les pamplonicos présents retirent leurs foulards rouges et chantent à nouveau « Pobre de mi… ». Il y a quelques semaines, le Maire actuel Joseba Asiron a déclaré publiquement (provocateur ?) « Je ne vois pas de San Fermines 100 % sans toros, mais par contre je vois, dans un moyen terme, les San Fermines sans corridas ». S’agissant de cet avenir qu’il souhaite, il faut savoir que le dit alcalde en fonction, est élu depuis 2015 sur la liste EH Bildu, face visible de Batasuna dissoute depuis 1978, d’origine indépendantiste reliée à l’ETA (récemment dissoute). En fait, c’est le plan B de Batasuna. Objectif : introduire les militants indépendantistes dans les élections démocratiques après sa dissolution.
Dès leur élection aux municipales de San Sebastian en 2011, ils ont interdit la corrida qui est revenue après l’élection du PNV en 2015. Bildu dans cette déclaration, alliée à quelques animalistes, voulut faire disparaitre la corrida comme les indépendantistes catalans, comme trace de l’hispanité. Le dit maire de Bildu a osé dire en complément « en ce qui concerne le futur, personne ne peut s’imaginer une fête basée sur la souffrance animale». Sans entrer dans la démonstration de la souffrance animale de la corrida de toros, pourrait-on rappeler à ce monsieur que ses inoubliables ancêtres de pensée originelle sont responsables de la mort violente et assassine de plus de 800 personnes depuis 1960. Les réactions à cette déclaration ont été violentes mais le ver est dans le fruit… N’
oublions pas que pour eux, la Navarre est une province basque qui doit être rattachée à l’Autonomie avec les 3 provinces existantes : l’Alava, Biscaya et Guipuscoa.« Pobre de mi… » ce n’est pas sûr que leurs descendants écoutent longtemps ce chant qui annonce tous les ans 12 mois d’attente avant les prochaines fêtes de Pamplona. Cela ne sera peut-être plus qu’un jeu symbolique où l’homme se fera poursuivre par des toros de media casta navarraise et perdra toute sa vérité, tragique peut-être, mais authentique. L’Espagne traverse une période politique compliquée où aucun partie n’a de véritable majorité (merci le vote à la proportionnelle) et les indépendantistes profitent de cette faiblesse. La corrida est devenue l’otage des partis politiques qui veulent se distinguer, plaire ou ne pas déplaire, alors que la corrida n’a rien à voir réellement avec leurs divergences. Ils préparent leurs diverses élections prochaines et se positionnent par rapport à leurs ambitions de pouvoir. C’est ainsi que le parti gauchiste de Podemos a déposé des projets de loi contre la présence de jeunes de moins de 18 ans aux corridas. C’est ridicule quand on a un minimum d’honnêteté intellectuelle. Ce projet a été repoussé à Madrid par le vote négatif du PP alors que PSOE et Ciudadanos se sont abstenus. Quel courage politique ! Albert Rivera, leader catalan de Ciudadanos au niveau national, a oublié le jour où il est sorti à hombros de la Monumental de Barcelone avec Serafin Marin en 2010. Il n’ambitionnait peut-être pas encore le pouvoir national car il fit des déclarations ce jour-là à sa sortie devant la porte, en défense des traditions. En Andalousie, PSOE et Ciudadanos n’ont pas osé s’abstenir sur le même projet en votant contre.Chez nous, le danger n’est pas le même mais les animalistes et les végans, après avoir perdu tous leurs procès et la condamnation de leurs actes violents, ont un espoir dans les déclarations du ministre bien pensant au pouvoir qui les représentent officieusement. Le véganisme est devenu « trendy » (tendance) et il est urgent que les pouvoirs publics réagissent vivement contre leurs actes violents. Ils osent parler aussi en convergence avec les mouvements féministes « des victimes des hommes ». Un récent ouvrage de Jean-Pierre Digard, Directeur de Recherche au CNRS, vous éclairera sur ces gens-là « L’animaliste est un anti humanisme ». Restons vigilants mais essayons de vivre dans nos activités journalières mais aussi dans notre passion taurine et notre admiration du toro bravo. Nous constatons malheureusement de nos jours, des apoderamientos (directs ou indirects) avec les groupes empresariales sur la temporada. Cartels et ganaderias standardisés qui permettent difficilement aux indépendants de s’exprimer. Seuls les 5 premières figuras arrivent à toréer en exigeant toros et émoluments. Les cinq figuras indépendantes : Enrique Ponce, El Juli, Perera, Castella (bien qu’apodéré par le groupe Casas) et Talavante (qui vient de quitter la Casa Matilla), ont compris qu’ils pouvaient défendre leur indépendance et leurs cachets. Ils ont tous réussi à se trouver a gusto devant un ou deux toros pour sauver leur passage à la San Isidro et leur Puerta Grande. Cayetano Rivera, apodéré par son oncle Curro Vazquez (arènes de Madrid) a démontré une personnalité intéressante malgré ses carences techniques initiales. Parmi les jeunes, nous distinguerons Octavio Chacon, torero andalou qui confirme après près de 15 ans d’alternative les qualités que nous lui connaissions à ses débuts. De même, Javier Cortes, plus jeune certes, a démontré au prix d’un engagement permanent dans le ruedo, ses qualités, sa technique et son courage qui lui ont permis d’enthousiasmer le public madrilène. Le problème est de durer pour maintenir le niveau de sa tauromachie basée sur une entrega et une authenticité permanente sans faille.

Je ne puis terminer sur l’actualité taurine sans parler de Jose Tomas. J’ai pu voir sa faena du 29 juin à Algesiras. C’est unique par les temps qui courent. Certains diront c’est le toreo à l’état pur. Marc Lavie a écrit mieux que moi : « Ensuite celle de marquer la différence avec les autres toreros… : parvenir à toréer avec autant de serré que de douceur. Prétendre naturellement à la pureté sans forcer le trait. Lier sans reculer ». Mais quand le reverrons-nous ?

A Pamplona, le premier encierro 2018 du Puerto de San Lorenzo s’est déroulé avec une cornada mal placée chez un des coureurs navarrais et quelques contusions. Dans l’arène, Ureña a reçu la première cornada et coupé une oreille. Ils chanteront « Pobre de mi ! » encore pendant quelques années mais que deviendront les San Fermines. A medio plazo comme dit le maire. La solution ne peut venir que d’un assainissement des partis politiques espagnols qui évoluent dans un magma et une incohérence insupportables pour une vraie démocratie. Les mondes aficionados français, espagnols et portugais viennent certes de s’unir officiellement pour faire face à la fois au comportement des professionnels et des pouvoirs institutionnels. En effet, il est souhaitable, je dirai même indispensable, que le comportement du monde taurin espagnol devienne cohérent et crédible face aux politiques espagnols qui n’ont pas su défendre la démocratie et l’unité qu’ils avaient enfin obtenue en 1975, suivie de la première alternance politique avec le PSOE en 1982.J’ai l’habitude de dire parfois « Pauvre Andreu ». C’est une manière de me décontracter lorsque la journée devient compliquée. Je pense que leur chant de « Pobre de mi » est beaucoup plus préoccupant. Certes, mon ami Antonio Purroy m’a confirmé son intention de se battre pour défendre son authenticité taurine à Pamplona « On se battra et on gagnera mais il ne faut pas les laisser nous manipuler ».
Nous pouvons lui faire confiance.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 62 – Juin 2018

ÉDITORIAL MAI 2018

PARLONS DE LA SUERTE DE PIQUE

Nous avons souvent mis en valeur la nécessité de la bravoure du toro de combat pour maintenir l’intérêt de la corrida, tant dans l’agressivité naturelle, la combativité que la noblesse de la charge du toro bravo. Le comportement du toro à la pique est considéré par la majorité de l’aficion comme le test de base de la bravoure.

Revenons aux origines de la pique :
Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la noblesse espagnole est poussée en dehors du combat du toro hispanique dans les plazas de l’époque par les décrets royaux du roi Felipe V, Plaza Mayor des villes, des pueblos ou dans les plazas organisées pour le combat taurin comme les Reales Plazas de Caballeria. Le nouveau combat en public de l’homme et du toro amène le peon à combattre le toro sauvage dans un lieu fermé, progressivement conçu pour l’organisation, en présence de spectateurs. Le peuple conserve sa passion pour ce combat parfois dantesque avec l’affrontement, les cornadas, l’hécatombe des chevaux et la mise à mort du toro par l’homme. Les membres des cuadrillas accompagnant les seigneurs afin qu’ils puissent approcher ce toro qui ne devait pas être propice à la collaboration, devinrent ensuite les premiers à s’organiser pour préparer et donner la mort au toro avec l’épée, munis d’un leurre : cape puis muleta pour leur faciliter leur tâche. Ils ont bien entendu compris que l’homme à pied ne pouvait pas l’affronter physiquement à cuerpo limpio. Dès le début, l’homme à cheval conserve le rôle primordial dans le combat. Les piqueros sont encore de nos jours, vêtus d’une chaquetilla et d’un chaleco parés d’or ce qui montre bien que dans la tauromachie d’avant 1750, ils jouaient un rôle protagoniste majeur. Certes, progressivement le piquero n’est plus comme les seigneurs du XVI, XVIIème et début du XVIIIème, les « varilargueros » porteurs de longues lances. A la différence de leurs prédécesseurs, ils ne s’attaquèrent plus ou n’évitèrent plus le toro à cheval mais ils l’attendaient, l’arrêtaient de sa lance avant l’intervention du torero qui avait mission de le tuer avec l’épée.

C’est vers 1750 que le rôle du piquero change pour devenir un subalterne du matador. C’est l’époque des sévillans Costillares, Pepe Hillo, qui se faisaient concurrence ave les frères Romero de Ronda qui, dans des styles différents, furent les protagonistes de la corrida jusqu’à Madrid. Les Rondeños, notamment le fameux Pedro Romero, ont mis au point la technique du coup d’épée a recibir, alors que Costillares inventa le volapie pour pouvoir tuer les toros qui arrivaient fuyards ou figés à la fin du combat. La pique a évolué dans le temps pour s’adapter à l’évolution de la corrida et du toro lui-même. Le toro évoluant dans son comportement combattant, il devint un adversaire mortel pour le groupe équestre, en particulier les chevaux. Le dégât sur la cavalerie devint de plus en plus inacceptable humainement et financièrement. Les Français les premiers, dès la fin du XIXème siècle, inventèrent un tablier de cuir épais garni de barres de fer. Progressivement ils utilisèrent une vraie protection du corps du cheval et même du poitrail. En Espagne, le caparaçon n’a été imposé qu’en 1928 par le général Primo de Rivera, premier ministre du roi Alphonse XIII.

La pique elle-même évolua avec la protection du cheval. Quand le toro affrontait avec bravoure le cheval, à partir de 1791, ils positionnent au bout de la hampe d’une longueur de plus de 2,50 m, la pique afin de limiter la pénétration dans le dos et même le corps du toro jusqu’en 1880 par une pelote de corde en forme de citron (pica alimada) où était fixée une pointe de fer qui fut remplacée plus tard par une pyramide aux arêtes coupantes. Cette pique qui peut rentrer (malgré le limon) de plus de 35 cm, est modifiée en 1917. Toujours surmontée d’une pyramide montée sur une hampe ficelée de 2 cm de largeur et de 30 cm de longueur, on installera ensuite une rondelle rajoutée sous la partie cylindrique encordée pour freiner la pénétration. Cette pique fut utilisée jusqu’en 1962 où le règlement taurin instaure la « cruceta » (la croix) de 14 cm pour empêcher la pique de pénétrer plus profondément. Le toro était devenu plus brave et la pénétration beaucoup trop importante avec cette rondelle inefficace. C’est la pique moderne qui, avec quelques modifications récentes, suivant les régions, est restée la même, la hauteur de la pyramide étant diminuée de 3 mm pour la novillada, alors que pour la corrida la pénétration est limitée (théoriquement) à 8 cm.
Le Musée taurin de Béziers (UTB) comprend une collection de piques très rares depuis 1917. Il manque seulement la pique « alimonada ».

La bravoure et la pique : Antonio Purroy que nous avons reçu à l’Union Taurine, considère que la pique est nécessaire et basique pour tester ou démontrer en public le combat, la volonté, l’allant du toro, mais aussi pour permettre et maintenir la charge et la noblesse indispensables jusqu’à la fin du combat. J’apprécie la charge magnifique d’un toro brave fixé à plus de 15 m ou plus, qui s’élance sollicité par le piquero sur la cavalerie, baisse la tête avant la rencontre et pousse par l’ensemble de son corps, morillo, reins, arrière train, sur le peto tout en acceptant la pénétration de la pique dans son dos. Une partie du public aficionado considère cette partie du combat comme l’essentiel de la corrida, oubliant trop que sans la deuxième partie de l’affrontement de l’homme à pied, la corrida perdrait une partie essentielle où le courage et parfois l’esthétique du torero ont permis de créer la corrida moderne depuis le XVIIIème siècle. Antonio Purroy lui-même, admet et demande que le rôle primordial de la pique soit, non seulement maintenu, mais accentué. Il est le fondement même de la race du toro bravo dans toute son acception : mobilité, agressivité mais aussi noblesse permettant une charge plus ou moins rectiligne si elle est dirigée par la muleta du torero et qui dure jusqu’à la mort. Moi aussi j’aime ce toro brave à la pique, je l’admire mais aussi sa charge, son galop qui permettent à un torero de le conduire, quand il en est capable, jusqu’au final de la faena. Mais j’aime moins le toro bravucon qui va s’employer avec beaucoup de volonté au cheval, démarrer la faena avec énergie et qui lorsque le torero aura pris le dessus, va progressivement « rajarse » enlevant tout intérêt au combat et coupant toute l’émotion de la première partie. Cher ami aficionado, les discussions et parfois oppositions entre l’aficionado torista et torerista, nous desservent : la bravoure, la caste, la charge et la noblesse sont un tout. L’essentiel est de conserver la volonté de combat qui peut s’exprimer de plusieurs manières suivant le type de l’encaste. Je respecte tous les goûts. Je n’aime pas les qualifications qui se terminent en « iste » lorsqu’elles classifient les défenseurs ou amateurs des extrêmes. Je comprends l’émotion du public devant une pique parfaite. Je la ressens aussi mais l’abus ne doit pas perturber la lidia ou la force du toro. La pique est un test nécessaire dans la sélection du toro bravo, tant au niveau de la tienta de macho que de vaca. Certaines ganaderias ont délaissé dans leur sélection, la partie de la pique dans les tientas et dans le ruedo au profit des faenas de muleta trop obéissantes. Beaucoup trop ont disparu pour avoir fait ce choix et pas seulement parce qu’elles étaient repoussées par les toreros. Il est facile de faire une liste. Les amoureux de la suerte de pique comme une fin en soi, aussi belle et spectaculaire qu’elle soit, ne doivent pas oublier qu’au départ la pique n’est pas un objectif propre mais une manière de permettre à l’homme de combattre le toro. Soyons défenseurs du toro bravo, soyons admirateurs de sa bravoure, de son agressivité, de sa charge, de sa solidité.

La pique est bien un élément de cette démarche, de ce désir mais n’en faisons pas une finalité. C’est mon idée mais je respecte lorsqu’on reste dans la dignité et la compréhension que la corrida a besoin de ses trois composantes :
Le Toro – Le Torero – Le Public

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 61 – Mai 2018

ÉDITORIAL – AVRIL 2018

MY WAY – A MI MANERA

L’historique Paul Anka se fit connaître à ses débuts par ses succès fameux You are my destiny DianaShe’s a lady – sans oublier la musique et la chanson du célèbre Jour le plus Long. Il a donné plus tard en 1969 à la chanson de Claude François Comme d’habitude, une autre dimension en réécrivant, sur la mélodie composée par Jacques Revaux, un texte avec une philosophie d’un tout autre niveau My Way qui devint rapidement au Mexique A mi Manera.
Cette chanson a été chantée par plusieurs interprètes qui en ont fait un succès mondial. Je considère que ce sont Franck Sinatra et le mexicain Vicente Fernandez qui, surtout à la fin de leur carrière, ont donné une profondeur à l’esprit du texte et ont su l’inscrire au plus haut niveau de l’histoire des chansons de ces 30 dernières années. C’est un personnage qui a vécu, qui revendique ses racines et son comportement qu’il voulait indépendant, sans se mettre à genoux. Je ne suis pas mégalo et je ne prétends surtout pas me comparer à ces compositeurs et à ces artistes historiques. J’ai cependant choisi ce thème, cette mélodie, ces titres que j’apprécie et que j’écoute souvent. Déçu par l’évolution du monde taurin qui nous entoure, j’aurais pu décider d’arrêter sur le chiffre symbolique de 60 (5 ans), mes éditos mais mon attachement à l’UTB et les attaques inacceptables des extrémistes anti me poussent à continuer. Ils avaient perdu devant la justice leurs tentatives lancées contre notre tradition. Confortés par la présence du chouchou de l’écologie française au Gouvernement, ils sont confortés dans leurs démarches pour nous imposer leur pensée unique par leurs derniers succès de Nantes. Il est vrai qu’il y a des parties très communes chez les extrémistes politiques de gauche et de droite (nous en avons connu dans l’histoire moderne) et les animalistes, végans et gauchistes reconvertis, sans oublier les bobos bien pensants qui ne connaissent rien à l’histoire réelle de nos traditions et de notre monde. Ils se satisferaient d’une société soft, sans aspérités ni différences. Je reconnais aussi que localement, je me désespère du comportement de nos aficionados qui, dans leur majorité, se contentent d’un monde taurin fade et sans âme, où ils ne jouent aucun rôle de contre pouvoir qualitatif à la médiocrité qu’exige l’appellation Aficionado. Ils ne comprennent pas que ce milieu est une lutte permanente entre les entreprises organisatrices modernes réunies en 2 groupes monopolistiques qui utilisent nos arènes pour faire fonctionner leur système tant qu’il y a de l’argent à gagner – toreros à leur solde – Négoce de toros à leur guise pour permettre de vendre quasiment des cartels tout faits pour maintenir leur marge et leur maîtrise de la situation. Il existe pourtant des arènes représentatives qui, tout en s’intégrant dans le système, gardent leur indépendance pour conserver leur personnalité qui permet à ceux qui les entourent de se retrouver dans une dynamique leur permettant de maintenir leurs racines. Ceux qui me connaissent vraiment savent que je ne supporte plus cette situation, cet immobilisme qui risque progressivement de nous ramener à la fin des années 60 ou au début des années 80, quand nos corridas avaient perdu toute leur substance vis-à-vis du travail de nos anciens et du prestige de l’édifice qui demanda tant d’efforts pour le réaliser et le sauver une 1ère fois.

Il faut se rappeler que la tauromachie à Béziers a connu des crises qui ont mis en danger la continuité de sa tradition et de ses arènes. Ce sont les aficionados biterrois qui, chaque fois, ont su prendre leurs responsabilités pour les relancer. Dès 1904, M. Cauba, grand aficionado biterrois, assura le financement et l’organisation des corridas de qualité qui permirent à Béziers de se faire connaître, au point de mériter le nom de Séville Française que lui reconnut l’aficion française. En 1919, ce sont Louis Azaïs et la Société Tauromachique qui surent convaincre Achille Gaillard et ses amis de constituer la Société des Arènes pour sauver l’édifice du Plateau de Valras qui était destiné à la démolition. En 1946, les arènes se remplissent lors des 2 corridas organisées avec des toros imprésentables de Pouly. Les 3 clubs taurins biterrois réagissent violemment et créer le Consortium présidé par Jules Durand qui fut autorisé par la Société des Arènes et la Municipalité à organiser la temporada 1947.

C’est Jean Cavaillès Perdigon, aficionado historique biterrois qui se déplaça au campo portugais pour donner son accord aux lots de toros de Claudio Moura et Infante de la Camara très bien présentés. En 1968, Jules Faigt, adjoint au maire, aficionado convaincu, relança l’activité taurine des arènes, quasiment arrêtée pendant 2 ans, en créant la Feria dont nous fêterons cette année le 50ème anniversaire. Ce fut aussi la création de l’UTB, réunion des deux clubs taurins biterrois. En 1980, déçus par l’organisation de l’empresa AYME, les aficionados de l’UTB furent, pendant 9 ans, associés par les municipalités à l’organisation des corridas par le Comité Feria et ensuite par la Régie Municipale des Arènes et de la Feria mieux adaptée à la gestion d’un tel budget. Ce fut le départ d’un renouveau de la qualité des spectacles taurins, de la fréquentation des arènes qui en découle toujours et de l’aficion motivée par des évènements exceptionnels et par l’émotion. Cela dura près de 25 ans. Ces années, sans être parfaites, enregistrèrent une qualité suffisante et des initiatives qui rempliront l’édifice et entraîneront une fierté et une dynamique de l’aficion biterroise. Par la suite,nous avons constaté progressivement, avec la complicité passive d’une partie de l’aficion (?), un tassement évident de cette dynamique et une baisse progressive de la qualité et de l’affluence dans nos arènes, entraînant une perte d’image auprès de l’aficion nationale et régionale que nous ne reverrons plus à Béziers. Pourtant, sur le plan local, nous n’avons jamais enregistré autant de clubs taurins et d’aficionados (diviser pour mieux régner).

En fait, à ce jour, je ne perçois aucune démarche concertée, aucune volonté parmi cette aficion pour inciter les responsables de la Feria et de ses arènes à apporter un souffle nouveau. Après les grandes déclarations d’intentions du monde taurin officiel biterrois qui suivirent les très décevantes ferias 2016 et encore plus 2017, nous constatons depuis des mois un silence assourdissant de notre aficion, soi-disant fédérée, de la Commission Taurine et de l’Empresa. Nous avions constaté en 2016 une déclaration de la Fédération qui nous paraissait réaliste mais elle fut rappelée à l’ordre. Je vous inviterai, si vous le souhaitez, à suivre les comptes-rendus des réunions de nos clubs taurins du passé, les interventions auprès des municipalités, les lettres et réunions avec l’empresa pour apporter des modifications qu’ils estimaient essentielles. Je ne puis accepter cette situation et cet immobilisme. Comment se contenter de voir et d’entendre des inepties sur ce monde qui les manipule et qui profite de cette situation ? Mon attitude n’est motivée par aucune ambition personnelle, ni aucun projet.

J’ai choisi les paroles des 3 dernières strophes de My Way pour illustrer mon état d’esprit devant cette situation désolante même si comme dans la chanson, mon âge devrait me pousser à la sérénité. On ne se change pas !

I’ve loved, I’ve laughed and cried
J’ai aimé, j’ai ri et pleuré
I’ve had my fill ; my share of losing
J’ai eu ma part d’expériences, ma part d’échecs
And now, as tears subside,
Et maintenant que les larmes disparaissent
I find it all so amusing
Tout cela me semble si amusant
And did it my way – A mi manera
Je l’ai fait à ma façon

To think I did all that
Penser que j’ai fait tout cela
And may I say – not in a shy way
Et je me permets de le dire – sans timidité
oh no not me
Oh non, la timidité ce n’est pas de moi
I did it my way – A mi manera
Je l’ai fait à ma façon

For what is a man, what has he got ?
Car qu’est-ce qu’un homme, que possède-t-il ?
If not himself, then he has naught
Si ce n’est lui-même, il n’a rien
To say the things he truly feels
Pour dire ce qu’il ressent sincèrement
And not the words of one who kneels
Et non les mots de celui qui est à genoux
The record shows I took the blows
L’histoire retient que j’ai encaissé les coups
nd did it my way ! A mi manera !
Et que je l’ai fait à ma façon !

Mais si vous le pouvez, retrouvez sur Internet My Way chanté par Sinatra, sous-titré en espagnol et A mi manera par Vicente Fernandez dans sa soirée d’adieu à 76 ans dans l’Azteca de Mexico (2016). C’est beau et émouvant. Ceux qui ont lu et écouté Reggiani après l’édito d’août 2016 Ma Liberté, comprendront.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 60 – Avril 2018

ÉDITORIAL – MARS 2018

LES BALADINS QUI SERPENTENT LES ROUTES
QUI SONT-ILS DONC DANS LEUR COSTUME D’OR ?
DES VAGABONDS OU DES DIEUX EN DÉROUTE ?

Ces vers, extraits de la Balade des Baladins que Louis Amade écrivit pour Gilbert Bécaud, ont marqué ma vie pendant près de 50 ans. C’était l’interprétation fétiche de Roger, un grand ami qui vient de nous quitter après plusieurs années de souffrances stoïques. Ce texte s’adaptait bien à la personnalité de notre inoubliable catalan, athlète de haut niveau, étudiant talentueux (sans effort), professeur de faculté atypique… Grand baladin au sens noble du terme. Cette triste journée m’a subitement rappelé que le monde de la tauromachie a connu des personnages exceptionnels qui, outre leur talent et leur courage de torero dans le ruedo, ont montré dans leur vie d’aventurier (au sens premier du terme), des caractères très divers, parfois imprévisibles que l’on peut rapprocher de la définition initiale du baladin : comédien qui voyage de ville en ville… Cette image se rapproche particulièrement de celle de ces toreros du XIXème siècle, avec leurs vies riches d’aventures, qui se sont faits remarquer par leur personnalité hors du commun. Je choisirai, parmi une longue liste, quatre toreros qui ont marqué cette époque de leurs capacités à affronter, le plus souvent avec succès, les difficiles toros d’alors et de conserver hors du ruedo, cette différence qui fait la classe et le mystère, sans oublier leur humour, leur bonté et parfois même leur compassion vis-à-vis de leurs prochains.

Luis Mazzantini Eguia naquit au Pays Basque en 1856. Jeune, il reçut une éducation bourgeoise et suivit son père italien, dans de nombreux déplacements professionnels, tant dans le sud de la France qu’en Italie. Ambitieux, il ne se suffit pas d’une bonne carrière dans les chemins de fer, qui lui était promise et aspire à davantage pour son existence. Après ses débuts dans le théâtre et l’opéra où il échoue, il se dirige vers la tauromachie. Ce n’est pas un trajet banal. On lui prête cette boutade : Dans ce pays de vulgaires pois chiches, on ne peut être que deux choses : ténor d’opéra ou matador de toros. Le jeune Luis choisit un parcours différent des autres aspirants à devenir matadors de toros qui commençaient par le poste de banderilleros. Il commence sa carrière en tant que novillero et se présente notamment à Béziers les 9 et 14 juillet 1882 dans des capeas espagnoles sans mise à mort. Il marque le public par sa forte personnalité, son allure dans et hors du ruedo. Adepte de la franc-maçonnerie, il est notamment reçu durant son séjour, dans une des Loges de Béziers. Il prend une alternative de luxe en 1884 à Séville, des mains de Salvador Frascuelo avec Lagartijo comme témoin. Frascuelo avait souhaité donner l’alternative à ce jeune torero atypique, notamment dans la conduite de sa carrière, en passant directement au poste de novillero. Dans le ruedo, Mazzantini, torero audacieux, brillait surtout dans l’estocade finale par volapié, fulgurante dans la plupart des cas. Bien que considéré par certains comme un torero banal, le public aimait aussi ses faenas dansées au cours desquelles il s’enroulait parfois dans sa muleta. Il avait gardé de son expérience théâtrale un fort goût de mise en scène. Son comportement de dandy dans la vie le rendit très populaire. Différent des autres toreros de l’époque dans son attitude en la calle, ils l’appelaient el torerito loco. Cultivé, il était reçu dans le Tout-Madrid. Riche de ses gains professionnels dans le ruedo, il vivait sur un grand pied. Nous avons la chance de le voir en habit avec canne et chapeau haut de forme sur des photos lors de ses sorties dans le monde. Il prenait soin de marquer sa personnalité et ses relations. Deux évènements vont marquer sa vie :  son séjour à Cuba, il arrive à La Havane en 1886 pour toréer. Il est reçu en grande pompe par la foule de ses admirateurs. Il devint, pendant son séjour, un personnage important dans la société de la capitale qui le recevait dans les salons les plus prestigieux.

Il actua plusieurs fois dans la Gran Plaza de La Havane dans la temporada 1886-1887. Mazzantini a tellement marqué les Cubains au point de répéter encore de nos jours le dicton Eso no lo logra, ni Mazzantini pour qualifier un fait, un acte impossible à réaliser, même pour Mazzantini. Quel personnage ! Le séjour du Maestro Mazzantini fut marqué par des interventions en faveur d’œuvres bénéfiques, notamment pour le collège de jeunes filles pauvres de Jesus del Monte, certainement dans le cadre des fraternités maçonniques cubaines très actives dans ce secteur depuis 1880. Mazzantini devait terminer son séjour à La Havane par un évènement encore plus populaire, on dirait aujourd’hui médiatique : son amitié amoureuse publique avec la fameuse diva française Sarah Bernhardt en tournée à Cuba pour jouer les grandes pièces de son répertoire : l’Étrangère, la Dame aux Camélias, le Sphinx… A son retour, Luis Mazzantini qui continua sa carrière dans les plus grandes arènes espagnoles, se fit remarquer en faisant imposer le sorteo des toros avant la corrida, alors que l’ordre de sortie des toros était jusque là décidé par le ganadero. Il toréa à nouveau à Béziers en 1899 face aux Miura. Notre musée taurin a l’honneur d’abriter dans ses murs, une tenue complète du Maestro, laquelle après son inscription au titre des monuments historiques d’objets mobiliers, est en cours de restauration. Luis Mazzantini participa aussi à une corrida à Roubaix (!) et surtout toréa plusieurs fois à Paris. A la fin de sa carrière taurine en 1904, il commence une toute autre vie avec une carrière politique importante. Après avoir été élu Adjoint au Maire de Madrid, il devient Gobernador Civil (Préfet) des provinces de Guadalajara et Avila. Cette période moins romantique n’enlève rien à sa personnalité première de baladin aventurier.

A la même époque, les frères Salvador et Francisco Sanchez Povedano Frascuelo, originaires de Granada, naquirent, contrairement à Mazzantini, dans une famille en difficulté où le père, ancien militaire de la guerre contre les français, se ruinait dans les jeux de hasard. Ils se déplacèrent dans la région madrilène pour survivre grâce à leur mère et aux menus travaux d’aide-berger qu’ils trouvaient dans le campo. Dans cette région de Cinco Villas, il y avait une grande aficion aux spectacles taurins populaires et aux lâchers de vaches pour les plus adroits et courageux. C’est l’aîné, Francisco (1841) qui le premier marque de l’intérêt pour la fiesta taurina et pour le toreo. Il passait le plus clair de son temps dans les fêtes de village pour participer aux lâchers de vaches pour les aficionados. Le peu qu’il apportait au revenu familial provenait de ce que les spectateurs de ces capeas leur jetaient à la fin dans les capotes. Dès ses 18 ans (1859), il entre comme banderillero dans la cuadrilla de Cuchares et participe à de nombreuses corridas avant sa première alternative en 1877. La tauromachie de Paco était surtout basée sur un mouvement spectaculaire de la cape (galeo) réalisé d’une manière parfaite et surprenante qu’il avait apprise dans les capeas. Par contre, tant avec la muleta qu’avec l’épée, il perdait beaucoup de son efficacité et de son renom auprès des spectateurs. C’est lui qui avait amené son jeune frère Salvador (né en 1842) comme spectateur dans les capeas de ses débuts. Celui qui devait devenir le fameux Frascuelo, fut subjugué par ce contact avec les vaches et les toros et décida de devenir matador de toros. Salvador qui avait connu une vie dure, avait des qualités physiques exceptionnelles et surtout une volonté et un courage hors du commun. Il démontre rapidement plus de sûreté que son frère dans toutes les suertes. Il existe de nombreuses anecdotes qui démontrent ce courage exceptionnel, hors du commun, on peut presque dire héroïque, qui lui fit prendre une alternative dès le 27 octobre 1867 des mains du Maestro Curro Cuchares. Il commença sa carrière dans toutes les plazas espagnoles mais c’est sa rivalité avec Lagartijo (alternative en 1865 à 23 ans) qui accentua l’impact de son personnage. La competencia entre Salvador Frascuelo et Lagartijo fut totale. Frascuelo montrait un courage sans fissures et une décision au moment suprême de tuer, fascinant tout autant le public que ses partisans. On peut voir au Musée Taurin une de ses épées et une très belle estampe ancienne montrant Frascuelo se préparant avant d’entrer a matar. Cette rivalité était si forte que lors d’une corrida où ils s’affrontaient et se mettaient en danger exagérément, le Président de la corrida dut les réprimander devant les prises de risques des deux phénomènes. Malgré cette rivalité, il y avait un grand respect entre les deux figuras. Lors d’une tertulia où l’un de ses partisans voulait censurer la tauromachie de son concurrent, Salvador Frascuelo l’interrompit publiquement : Cela vous le direz dans la rue parce que vous partez immédiatement d’ici. Pour moi, Lagartijo est le meilleur torero qu’une mère n’ait jamais fait naître. Salvador Frascuelo reçoit de nombreuses graves cornadas dans sa carrière. La plus notoire, si elle ne fut pas la plus grave, eut lieu à Chinchon en 1863 où il fut soigné pendant 3 mois dans une auberge mise à sa disposition par son propriétaire. Cette auberge est restée fameuse avec accès direct à la Plaza Mayor. Il ne l’oublia jamais puisqu’il partit vivre à Chinchon après sa corrida de despedida le 2 mai 1890, avant de revenir à Madrid où il décéda en 1898. Alors que son frère Paco eut une vie de bohème et presque sans domicile fixe, Salvador est adoré de tout le peuple mais aussi de l’aristocratie. On parle même d’une aventure amoureuse avec l’Infante Isabel de Bourbon qui était passionnée de corridas où elle faisait admirer dans les tendidos ses tenues spectaculaires de la tradition espagnole. Pourtant, Salvador va aider son frère et lui faire profiter de son prestige et de son nom. Francisco va ainsi toréer beaucoup et dans plusieurs pays, même en Uruguay, au Pérou et bien entendu en France. C’est ainsi qu’il se présente à Béziers le 9 juillet 1883 en remplacement de son frère, ce qui ne l’empêcha pas de triompher par son allure, sa facilité au capote et son efficacité à la mort. Le Maire, enthousiaste, organisa sur le champ une corrida imprévue avec Paco comme seul torero, le 14 juillet. C’est Francisco Frascuelo qui était au cartel pour inaugurer à Paris le 10 août 1889 les arènes de la rue Pergolèse (Bois de Boulogne) où le monde taurin espagnol attiré par le succès de l’exposition universelle (arènes du Champ de Mars 14 000 spectateurs) avait investi dans la construction d’un édifice exceptionnel pouvant contenir 24 000 personnes et couvert d’une verrière. Toutes les figuras vont y toréer jusqu’à la fin 1892 deux corridas par semaine (jeudi et dimanche) pendant 4 à 5 mois : Lagartijo, Salvador Frascuelo, Mazzantini, Angel Pastor, Guerrita. Malgré l’affluence (15 000 spectateurs en moyenne), les résultats économiques furent insuffisants. Paris ne vit plus en 1893 ces spectaculaires toreros qui, dans les lieux publics ou privés, faisaient l’admiration des parisiens et constituaient une véritable attraction, vêtus de leurs trajes cortos d’apparat ornés de fajas multicolores et chaussés de bottes magnifiques. Les plus aisés rajoutaient des bijoux, des diamants taillés comme boutons de chemises. On a pu voir Salvador Frascuelo avec des montres et chaînes en or, canne en ivoire avec pommeau en argent. C’étaient de véritables baladins aventuriers, comme nous les chantait Bécaud : Ces gens de vingt ans qui ressemblent à des dieux. Malheureusement, Salvador Frascuelo usé par tant de cornadas, toréa diminué physiquement alors que c’était un avantage principal pour lui. Il jugea que c’était le moment d’arrêter sa carrière en 1890. Son frère Francisco continua dans des arènes de différentes catégories, profitant de la renommée du nom Frascuelo jusqu’à sa despedida à Madrid en 1900.

Son concurrent Lagartijo naît à Cordoue en 1841, se faisait remarquer par un toreo harmonieux. Son contact avec l’aficion était différent de celui de Salvador Frascuelo. Il charmait le public par son physique, sa rapidité de l’esquive d’où son surnom de Lagartijo (petit lézard). Il prit l’alternative en 1868 et commence rapidement ses duels avec Frascuelo au cours desquels ils s’affrontent avec vaillance. A partir de 1875, sa tauromachie se perfectionne avec une meilleure connaissance de la lidia et la perfection à l’épée. C’est lui qui prit la décision de tuer sans autorisation le premier toro dans une arène parisienne. Lagartijo fit sa despedida en 1893 face à six toros du Duc de Veragua, après une carrière de mille six cent trente deux corridas dont quatre cent quatre à Madrid. Cordoue le nomma El Gran Califa, titre honorifique, premier des 5 califes de Cordoba. Lagartijo ne fut pas seulement un torero exemplaire mais un homme généreux, avec un grand sentiment humanitaire pour les nécessiteux et ceux qui lui demandaient de l’aide. Il aimait aussi faire la fête avec ses amis, particulièrement les livreurs de charbon nombreux à cette époque-là. Ses excentricités et ses commentaires incisifs dans son style andalou étaient fameux.

J’ai choisi ces quatre toreros pour leur comportement exceptionnel, mais j’aurais pu aussi vous narrer d’autres histoires similaires de cette époque, comme celle de Guerrita, leur concurrent principal mais plus suffisant et capricieux. De nos jours, nous pouvons voir des toreros de très haut niveau que nous admirons mais les temps ont changé dans le monde qui nous entoure et ils s’adaptent moins à la vie rocambolesque et extrême de leurs glorieux prédécesseurs.

Je resterai avec mélancolie sur les derniers vers du texte de Louis Amade, si bien interprétés par Bécaud qui composa la musique :
Mais tout cela n’était qu’un fragile mirage
Et je reste tout seul avec mes lendemains
Ohé les baladins
Vous partez ?
Emmenez-moi !

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 59 – Mars 2018

Editorial Février 2018

OUI, C’ÉTAIT AUSSI EN 68

Lorsqu’en France et même en Europe, la presse et l’opinion publique évoquent 68 (beaucoup ignorant le printemps de Prague qui se déroula aussi en 68 et pourtant…), ce sont immédiatement les évènements français de mai et juin 1968 qui sont mis en avant, en les considérant comme la base d’un changement de société. Cette période très agitée qu’a connue notre pays, a été alimentée au début par les étudiants gauchistes (officiels et marginaux) et les futurs bobos. Ils ont été soutenus, dans un deuxième temps, par le mouvement ouvrier qui bloqua le pays. Personnellement, étudiant en fin de parcours universitaire à Montpellier, je m’inquiétais surtout des rumeurs de suspension des examens. Il est vrai que l’agitation étudiante à Montpellier ne fut pas violente comme à Paris où certains voulaient déstabiliser le pouvoir en place. Dans les amphithéâtres des facultés, on parlait beaucoup dans des assemblées dirigées par les meneurs gauchistes et les éternels opportunistes qui mettaient en cause le capitalisme, le consumérisme, notre culture, l’autorité… Sans rentrer dans les querelles politiques et philosophiques, je ferai constater que la France paie beaucoup encore les pertes d’autorité et ses critères fondamentaux de société, surtout dans l’Éducation nationale où le mot d’ordre était il est interdit d’interdire qui n’était au départ qu’une boutade de l’humoriste Jean Yanne. En tauromachie, ces évènements, s’ils ont joué un rôle primordial dans la suppression de la feria 1968 et des corridas de Pentecôte à Nîmes, ont eu indirectement une conséquence inattendue dans la création de la feria de Béziers. Les évènements de mai et juin 68 avaient fortement atteint l’activité économique et le commerce biterrois. Jules Faigt, adjoint au maire chargé en particulier des corridas, proposa de créer la feria de Béziers dont nous fêterons cette année le cinquantième anniversaire. Il avait le double objectif de donner une impulsion à l’activité de la ville au mois d’août et d’essayer de relancer l’activité taurine qui était au ralenti depuis quelques années. En 1965 et 1966 les temporadas biterroises s’étaient limitées à une corrida de toros avec le phénomène de Palma del Rio, Manuel Benitez El Cordobès. En 1965 il avait rempli les arènes accompagné de Pedres et Zurito face à des toros d’une extrême faiblesse. Une seule novillada fut organisée en août. En 1966, la corrida du Cordobès en juillet, avec des compagnons de cartel secondaires, n’avait pas rempli alors que la novillada enregistra en août une demi-entrée. En 1967, l’activité taurine se limita à trois novilladas avec picador : 3500 spectateurs pour celles d’août et 2500 pour les vendanges. C’était la situation la plus catastrophique connue par nos arènes depuis leur rénovation en 1921, alors que l’aficion et la population biterroise avaient réagi avec passion, tant en 1946 qu’en 1947, après la guerre malgré les difficultés d’organisation inhérentes à la situation des frontières. Le prétexte des évènements de 68 permit de créer la feria, même si elle était plutôt limitée pour sa première édition à des animations en centre-ville avec des bandas, le corso et les lâchers de toros dans les rues, encadrés de gardians camarguais à cheval. Ce fut un point de départ, même si la temporada se limita à trois novilladas : les Yonnet en juillet et deux novilladas avec les bons Guardiola Soto pendant la feria les 14 et 15 août, avec une participation du public satisfaisante même si la deuxième novillada se déroula en nocturne. Par contre, le succès dans la rue fut impressionnant. La presse euphorique titra même Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître. J’ai retrouvé une photo du Midi Libre prise de la porte des arènes qui montre une foule impressionnante qui remonte toute l’avenue jusqu’à la statue de Paul Riquet.

Nous étions encore loin du début des années 60 qui avaient enregistré des entrées, certes acceptables (7000-8000), mais inférieures à l’après-guerre malgré des cartels et des toros intéressants. En fait, il manquait une vraie dynamique aux arènes, l’aficion était ignorée. Nîmes avait déjà une feria depuis 1952 et organisait même des corridas début août. Je me rappelle avoir vu une corrida à Nîmes avec El Cordobès accompagné de Curro Giron (frère de César) : les arènes étaient presque pleines. Le Club taurin et la Société tauromachique s’inquiétaient depuis longtemps de la situation instable de l’activité taurine de nos arènes et manifestaient leurs préoccupations à la municipalité. Malheureusement, elles perdaient du temps dans des guéguerres d’aficionados dont profitait l’empresa. Les temps changent, les hommes changent mais les résultats sont les mêmes. Les responsables de ces deux associations comprirent qu’il fallait agir pour redynamiser l’aficion. La situation était devenue préoccupante pour l’avenir. Elle ne correspondait ni à l’histoire, ni aux références que nos arènes avaient su créer depuis 50 ans. Conscient de cette situation, Jules Faigt, après la feria de 68, prit l’initiative de réunir ces responsables pour les inciter à dépasser leurs différences afin de créer une action commune efficace qui puisse soutenir l’initiative de la feria. Comment pouvaient-ils accepter que des bourgs du sud-ouest de moins de 5000 habitants, comme Vic-Fezensac et Hagetmau, aient pu créer des ferias plus représentatives que les organisations dans nos arènes de plus de 10 000 places ?

Les deux associations décidèrent donc de fusionner sous la présidence du docteur Marc fin 1968, leurs moyens humains, leurs collections, sous le nom d’Union Taurine Biterroise qui grâce à eux aujourd’hui, dispose d’un patrimoine exceptionnel qu’elle continue d’améliorer tous les ans dans le Musée taurin. L’unité ne fut pas parfaite mais elle eut le mérite, autour du patrimoine, d’unifier une histoire qu’ils surent mettre en avant pour agir au profit de nos arènes. Dans un monde aussi complexe et sensible que la corrida de toros créée par des siècles d’histoires et de mythes, il est bon que l’aficion se concentre sur des causes valables de défense de nos traditions. L’actualité nous le démontre tous les jours.

C’est aussi en 1968 que j’ai commencé à suivre, avec quelques amis, la feria de Bilbao après celle de Béziers en août. J’y fus fidèle dix ans de suite que je n’oublierai pas, tant par le sérieux des toros, la qualité de son public, de sa banda de musica, la visite des toros lors de l’apartado journalier, avant d’apprécier les bonnes tables à des prix inégalables. J’ai eu la chance d’y rencontrer des personnages historiques de l’aficion française et des chroniqueurs taurins réputés. Grâce à Fernand Lapeyrère (Don Fernando), j’ai pu écouter leurs commentaires, participer aux discussions avec ces personnalités compétentes, cultivées, pleines d’expérience. Je n’oublierai pas Tio Pepe, Paco Tolosa, Monosabio, Pierre Dupuy… que nous lisions dans la presse spécialisée mais aussi dans l’Équipe et le Midi Olympique. J’ai forgé mon aficion à leur contact, approfondie plus tard par mes visites au campo avec les ganaderos et les mayorales. Mais rien n’est acquis. Mes dernières visites à Bilbao m’ont profondément déçu, tant au niveau de la qualité du public qui ne va plus aux arènes, que de l’ambiance. La présentation des toros et le cérémonial ne suffisent pas à garantir la qualité. Quant à la présidence intransigeante et soi-disant impartiale…

Si nous revenons à ces premières années, la feria de Béziers évolua lentement par le retour de la corrida de toros en août 69 qui vit le triomphe, avec quatre oreilles, de Manolo Martinez, le Mexicano de oro, et l’apparition de Damaso Gonzalez devant près de 10 000 personnes. Une bonne novillada de Pinto Barreiro complétait les cartels. L’empresa Aymé comprit enfin qu’elle devait profiter de cette nouvelle feria en 1970 avec une corrida de Juan Pedro Domecq et le numéro un, Paco Camino (deux oreilles) et le triomphateur de 1969 Manolo Martinez, dans des arènes combles. Devant le bon résultat des novilladas de juillet et de la feria d’août, l’Union Taurine décida, pour relancer la corrida des vendanges, d’organiser une novillada avec picador qui fit apprécier un très bon lot d’Albasserrada attirant 3500 spectateurs. Les ferias de 1971 et 1972 confortèrent l’idée de la feria de 1968.
– 1971 : le mano a mano de Paco Camino – Paquirri (suite à l’arrêt inattendu de la carrière d’Antonio Ordoñez), enthousiasma le public et fit de Francisco Rivera Paquirri, le torero de Béziers pendant 10 ans et quatorze corridas. C’était un torero poderoso qui savait séduire le public et qui remplissait les arènes.
– 1972 : 2 corridas de toros :
. 13 août : Paquirri, Miguel Marquez et Jose Antonio Galan,
. 15 août : retour de sa retraite (20 ans après) de Luis Miguel Dominguin, accompagné des mexicains Eloy Cavazos et Curro Rivera.
Sans oublier la corrida des quatre cavaliers : Angel et Rafael Peralta, Alvaro Domecq et Jose Lupi.

Oui, l’idée opportuniste de 68 était bonne, la feria même avec des hauts et des bas (de 1975 à 1980) était lancée. J’ai souvent dit et écrit ce que je pensais de la situation actuelle, avec une aficion absente de nos arènes, tant avant que pendant et même après les ferias. La passion de nos ancêtres a disparu et pourtant nous avons une école taurine officielle, bien organisée, qui a su prendre la suite de ses prédécesseurs qui ont permis l’éclosion d’une figura del toreo : Sébastien Castella. Deux jeunes Biterrois ont pris l’alternative : Tomas Cerqueira en 2012 et Cayetano Ortiz en 2014. Plusieurs jeunes Biterrois sont en Espagne dans les ganaderias andalouses avec de grands professionnels pour côtoyer ce monde tout en améliorant leur technique. Les jeunes aficionados practicos des années 50, que beaucoup de nous ont connus, auraient aimé assouvir leur passion dans les mêmes conditions. C’est la création de la feria et l’implication de la collectivité en faveur de la corrida qui ont permis cette évolution.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Edito n° 58 – Février 2018