ÉDITORIAL JUIN 2020

J’AI RÊVÉ D’UN AUTRE MONDE

J’ai rêvé d’un autre monde
Où la terre serait ronde
Où la lune serait blonde
Et la vie serait féconde

Je me rappelle d’avoir écouté le groupe Téléphone dans les arènes de Béziers en août 1985. C’était une autre époque ! C’était la première strophe de leur chanson fétiche. Ils étaient à leur apogée, même s’ils se séparèrent en 1986 après avoir créé Le jour s’est levé (Déjà tard. Mais pas trop tard. A toi de voir. A toi de croire…). J’ai rêvé d’un autre monde était le titre de leur disque sorti en 1984 qu’interprétait Jean-Louis Aubert avec sa voix et son style si personnel, accompagné de Louis Bertignac, Corinne Marienneau et Richard Kolinka. Ils étaient accompagnés dans cette tournée par la chanteuse britannique Kim Wilde.

Mes préoccupations sont différentes dans leurs conséquences, de celles de l’auteur anglais méconnu de ce texte, mais elles m’interrogent comme lui sur ce monde qui nous entourait. Je n’ai pas changé pourtant nous étions en 1984 : 35 ans déjà. Si les thèmes précis de mes interrogations ont évolué, je me préoccupe de plus en plus d’un monde actuel qui se motive sur des thèmes déplacés et qui agit de manière irréaliste en oubliant les objectifs premiers pour les générations de 15 à 65 ans. Des préoccupations majeures mais actuelles et locales qui sont celles de nos territoires, tant au niveau humain qu’environnemental.

Je vais essayer de ne pas trop approfondir les causes politiques de mes soucis pour rester dans notre monde. Malheureusement les faits sont là. Notre dépendance taurine par rapport à l’Espagne m’oblige à actualiser la situation tras los montes. Comme notre bon roi Henri, leur candidat président Pedro Sanchez a dû penser Madrid vaut bien une messe. Pour convaincre ses futurs alliés, représentants modernes des idées anti-taurines ( ?) alors qu’ils devraient être centrés en premier sur l’intérêt des classes laborieuses, ils ont signé un pacte animaliste conforté par la déclaration du vice-président Iglesias refusant à la Tauromachie d’être une Culture en Espagne. En fait, ce motif qui n’a jamais été celui de son maître théorique Simon Bolivar (?) ne sert qu’à récupérer des Verts en errance car leur majorité est trop faible pour tenir la durée d’une législature. Je me réjouis des réactions des défenseurs espagnols de leurs traditions taurines incrustées dans leur culture depuis des siècles. Ils sont enfin sortis dans la rue, malgré l’épidémie, dans quasiment toute l’Espagne, à l’exception des zones indépendantistes pour éviter les provocations. C’est un comportement démocratique serein mais engagé qui, pour une fois, paraît montrer sa personnalité et son engagement unitaire en évitant les affrontements infâmes que ce pays a trop longtemps connus dans son histoire depuis le début du XIXème siècle. Certaines blanches colombes bien pensantes reprochent la présence des partis de droite avec les aficionados. Elles feraient mieux de regarder dans le camp qui veut détruire nos traditions, les mélanges avoués et non avouables de ceux qui ne peuvent même plus avancer cachés.

Chez nous, la Fédération des Sociétés Taurines de France, organisation majeure par le passé, devant le lâchage par la société Pernod Ricard de la toute puissante Union des Clubs Taurins Paul Ricard, souhaite prendre le leadership des prochains États Généraux de la Tauromachie. Cette initiative, louable, ne doit pas gêner celle de l’UVTF, organisme le plus représentatif au niveau institutionnel depuis plus de 50 ans, qui annonce une réflexion approfondie sur l’avenir de la tauromachie en France. Ils amorcent l’élaboration d’un modèle français destiné à assurer sur le long terme, la viabilité de tous les spectacles dans toutes les arènes. Viabilité de nos arènes pour le prochain quart de siècle qui serait préservée ainsi que l’emploi des toreros et les débouchés des ganaderos. J’estime que ce projet de réorganisation de notre monde taurin doit certainement se jumeler avec l’activité de l’Observatoire National des Cultures Taurines qui a tant apporté depuis l’Appel de Samadet en 2007. Nous devons avoir plus de précisions sur ces initiatives pour voir leurs possibilités d’efficacité en espérant qu’elles ne se contrarient pas avec de ridicules concurrences et volontés de suprématie, alors que notre passion est en jeu.

J’ai essayé de me détacher d’une actualité qui montre son instabilité (oui elle n’est pas ronde), de ses motivations trop éloignées des vrais besoins actuels, avec des agressivités déplacées, des a priori, des dictats qui éloignent les gens de leurs vrais sentiments. Ces comportements troublent l’intellect de beaucoup trop de personnes qui perdent leurs critères de base.

Il me fallait trouver un personnage à part dans notre monde taurin qui, dans toutes les phases de sa vie, a manifesté une indépendance intellectuelle éclairée et forte qui lui a permis de montrer une force de caractère qui ne l’empêchera pas de mettre en avant toutes les facettes de son art, même en dehors de la tauromachie.

Le Maestro Ignacio Sanchez Mejias est assez mal connu de l’aficion française contemporaine qui retient surtout le fameux Llanto (lamentations) de Federico Garcia Lorca écrit par le poète de Granada après la mort du torero en 1934 des suites d’une cornada dans les arènes de Manzanares. En fait, Sanchez Mejias était un intellectuel aux multiples talents qui fut auteur de théâtre, Président de la Croix Rouge d’Andalousie, Président du Real Betis de Sevilla, banderillero et matador de toros. Il prit l’alternative en 1919 des mains de son beau-frère Joselito et confirma en 1920.
Les spécialistes lui reconnurent un courage parfois effrayant, avec une domination indéniable aux banderilles et une muleta sobre et sèche. Mais son arrogance, ses capacités relationnelles avec sa personnalité et son talent étaient au-dessus du commun. Je pourrais vous donner plusieurs exemples de sa personnalité exceptionnelle, charismatique, attirante, tant dans les ruedos que dans la vie de tous les jours. J’ai retenu cette déclaration étonnante et lucide aux attaques diverses déloyales contre la corrida qui enfreignaient déjà la probité et l’honnêteté intellectuelle. Alors qu’il faisait une conférence sur Don Quijote à la Columbia University de New-York, il expliquait à son auditoire les valeurs esthétiques de la tauromachie et ses implications éthiques. Il déclara : Quand l’humanité sera dans un niveau de civilisation où il ne reste aucune trace de cruauté, ce sera peut-être le moment de se pencher sur la suppression de la corrida de toros. Mais tant que les hommes nous présenteront sereinement le nombre d’êtres humains que chaque pays peut tuer en un moment déterminé, c’est une hypocrisie ridicule que de parler de suppression de la corrida.

Les conflits furent nombreux dans le monde à cette époque-là mais, de nos jours, l’interpellation de Sanchez Mejias est toujours valable. Cette déclaration osée, ferme, lucide et courageuse mais inattendue du Maestro sévillan, intervient parfaitement dans ma réflexion sur ce monde qui met en objectif majeur les multiples dangers de la corrida alors qu’il a, à sa porte et sous sa responsabilité, des éléments concrets et des événements meurtriers en tout genre. Ils devraient préoccuper davantage tant les bien-pensants que les gouvernants.
Qui de nos jours serait capable de crier à la face d’un monde hostile cette déclaration avec toutes ses certitudes ?

Le groupe Téléphone en 1984 s’interroge au début sur la situation sur la terre, inquiet de toutes les déviances qu’il trouve entre le rêve et la réalité, entre le Monde tel qu’on voudrait qu’il soit et ce qu’il est, avec sa réalité sociale dure et morne :
Je marchais les yeux fermés
Je ne voyais plus mes pieds
Je rêvais réalité
Ma réalité m’a alité
Progressivement, l’auteur se laisse à nouveau entraîner dans la ronde pour repousser ses idées noires :
Oui je rêvais de notre monde
Et la terre est bien ronde
Et la lune est si blonde
Ce soir dansent les ombres du monde

Il est obligé de se satisfaire, de se réconcilier avec ce monde et pense ma réalité m’a pardonné, mais il lui reste un goût amer comme le montre le clip officiel (en noir et blanc) de l’interprétation de Téléphone. L’auteur sait bien que rien n’a changé dans les années 80 après toutes les guerres et l’interprète le voit encore plus dans les 20 premières années de notre siècle. Nous savons que le problème de la corrida n’est qu’un épiphénomène de toutes les préoccupations et interrogations des citoyens de notre monde, par rapport aux multiples problèmes catastrophiques de notre vie, causés tant par les peuples que par leurs gouvernants.
Cela ne signifie pas que c’est un problème secondaire sans importance mais comme le déclare Sanchez Mejias il y a des choses beaucoup plus graves et sanguinaires que les corridas de toros. Il nous demande d’arrêter les massacres et les comportements anti humains sur nos terres.

Je rêvais d’une autre Terre
Qui resterait un mystère
Une Terre moins terre à terre
Oui, je voulais tout foutre en l’air

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 85 – JUIN 2020

ÉDITORIAL MAI 2020

ILS DÉCOUVRIRENT LA CORRIDA

Je refuse de me laisser abattre par les informations préoccupantes, je dirai même douloureuses, que nous recevons de Madrid, tant au niveau sanitaire que politique. La tendance Chaviste d’une partie du pouvoir en place met en danger, tant la convivialité avec ses différences, que les traditions séculaires du pays. J’aime l’Espagne et ses mythes dont les disparitions auraient des conséquences majeures chez nous. Faisons leur confiance sur leur capacité à résister.
Je préfère revenir vers le passé des prestigieux Romantiques qui découvrirent la course de taureaux au début du XIXème siècle. Quand on étudie cette époque avec attention, on se rend compte que l’intérêt pour la corrida espagnole n’est pas venu artificiellement en France après le mariage de Napoléon III et Eugénie de Montijo en 1852.

C’est la prise de connaissance de certains intellectuels, écrivains, voyageurs français prestigieux qui commencèrent à la faire connaître progressivement chez nous. La proximité de notre Sud, avec ses traditions locales des jeux avec les taureaux, a permis l’implantation de cette passion dans nos régions. Elle a résisté depuis plus de 150 ans aux tentatives du pouvoir central parisien et des tendances abolitionnistes de nos adversaires.

Mes recherches m’ont amené immédiatement au rôle initiateur de Prosper Mérimée :
Suite à ses premiers voyages, il déclara « aucune tragédie au monde ne m’avait intéressé à ce point ». L’auteur connu des romans de mœurs corses : Mateo Falcone (1830) et Colomba (1840) fut un chroniqueur et archéologue reconnu de son temps. Il utilisa ses talents d’écrivain et sa facilité d’adaptation à ce monde nouveau pour faire connaître, notamment aux parisiens, cette Espagne qui l’avait tant impressionné. Dès 1825, il s’était fait connaître par Théâtre de Clara Gazul, mais ce sont ses participations à la Revue des deux Mondes de 1830 à 1833 qui vont faire vivre aux lecteurs de cette parution mensuelle la vie trépidante et les traditions de ce pays dans lequel il s’est facilement intégré.

Mérimée a connu l’Espagne quand la corrida est en train de devenir un évènement populaire majeur qui s’institutionnalise grâce aux prises de position des deux maîtres de l’époque, le sévillan Pepe Hillo qui écrivit Tauromaquia o el Arte de Torear dès 1796 et le chiclanero Francisco Montes Paquiro qui en 1836 fixa avec précision dans Le grand traité de tauromachie, les principes et la structure de la corrida qui se sont maintenus en majorité jusqu’à nos jours.

Mérimée écrivit La corrida cesse à cette date d’appartenir à un folklore espagnol archaïque et imprévisible pour devenir un spectacle authentiquement artistique. Pourtant, l’intervention indispensable des picadors n’a pas encore été modifiée, tant au niveau de la puya que de l’absence de protection des chevaux, qui donnent à la corrida une forme de férocité indéniable et un danger maximum pour les picadors. Notre écrivain voyageur regrette la violence sur les chevaux mais cela ne limitera pas son attirance pour ces affrontements exceptionnels. Il écrira même après l’essai avorté de protéger les chevaux et le cavalier embolando les cornes des toros : quand le toro a les cornes bien pointues et qu’il sait s’en servir, les picadors sont des héros. C’est en effet l’époque où les hommes à cheval ont un prestige important, parfois plus que les matadors. Dans son Carmen qui parut en feuilleton en 1845, il est évident que Mérimée est intéressé par les picadors Lucas et surtout Francisco Sevilla. Souvent le matador n’intervenait qu’à la fin du combat et des affrontements titanesques de la pique pour tuer le toro à l’épée le plus rapidement et proprement possible.

Mérimée est un apport essentiel à ses lecteurs parisiens pour leur faire imaginer ce qu’est la Corrida. Il estime que ce spectacle n’accède à la qualité artistique qu’à la condition que le danger de mort existe réellement, tant pour l’homme que pour la bête et que la mise à mort soit exécutée dans les règles qui soulignent le caractère tragique, esthétique et même éthique car, dans son esprit, la suerte de matar doit s’exécuter avec sincérité, dans le respect de la tradition et de l’adversaire. Ses écrits auront de plus en plus de répercussions sur ses lecteurs et les élites parisiens en même temps que sa renommée et sa personnalité vont croître. Il supervisera entre 1840 et 1853, le contrôle de la réhabilitation des monuments réalisés par les travaux de Viollet le Duc dans toute la France, notamment Notre-Dame de Paris, Vézelay et la Cité de Carcassonne. Il deviendra même membre de l’Académie Française en 1844 et Sénateur en 1853. Dans son Carmen on peut apprécier ses connaissances parfaites de la langue, des traditions espagnoles ainsi que des pueblos d’Andalousie. Le rôle de Carmen, la bohémienne, lui permet de montrer que les pratiques gitanes et la langue ne lui sont pas inconnues.
C’est un érudit qui écrit dans un style précis et un langage taurin documenté. On peut comprendre qu’il ait intéressé ses lecteurs les plus huppés sur le thème de la corrida, incitant beaucoup d’entre eux à se rendre en Espagne pour la connaître.
Il décède à Cannes en 1870, le jour de la défaite de Sedan. Dès 1875, Georges Bizet présente Carmen, opéra-comique sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy.

La trame est très proche de l’histoire de Prosper Mérimée. Les seules différences viennent de l’entrée des rôles majeurs de Michaela et surtout d’Escamillo, le Matador de toros triomphant. Carmen de Bizet va devenir un des opéras le plus joué au monde, repris même dans des ballets et surtout dans le cinéma dès 1909.

CARMEN de FRANCISCO ROSI 1984

Plus de 40 films ont été réalisés inspirés par l’œuvre de Bizet. Je noterais le Charlot joue Carmen de Charlie Chaplin (1915), Carmen de Carlos Saura (1983), le film-opéra de Francesco Rosi avec Julia Migenes et Placido Domingo en 1984.

Théophile Gautier : un autre personnage majeur des écrivains et poètes romantiques français du XIXème siècle joue un rôle important par sa recherche personnelle et sa volonté de faire connaître au grand public parisien ce phénomène extraordinaire que représente pour lui la corrida espagnole.

Né à Tarbes en 1811, il va vivre dès sa jeunesse à Paris, mais gardera pour ses pays du sud une attirance que l’on retrouvera tant dans sa vie que dans ses écrits. On retiendra Capitaine Fracasse (1863) : le Baron de Sigognac, gentilhomme gascon ruiné qui prend le nom de scène de Capitaine Fracasse dans une troupe théâtrale itinérante. Dès ses 18 ans il s’était fait remarquer dans les groupes d’intellectuels, écrivains et poètes qui participent au mouvement romantique, notamment dans la fameuse bataille d’Hernani derrière leur leader Victor Hugo. Attiré par les voyages, il va entreprendre un long tour d’Espagne de 6 mois qui va inspirer ses parutions dans la Presse, sous le nom de Tras los Montes.

Il découvre dans ce pays du sud, ses paysages si différents qui contiennent si peu de vert, ses terrains cuits et ses routes poussiéreuses. Gautier va aimer la corrida avec passion, encore plus que Mérimée. Il apprécie l’extrême et la force du combat malgré cette violence sur les chevaux qui l’effraie parfois dans le tercio de piques. Il exprime ses sensations et sa vision dans La Tauromachie (titre d’un de ses écrits) avec une extrême précision dans le détail. Il va restituer ce qu’il vit de la corrida de 1830 à 1850 et laisse même présager ce qu’elle allait devenir. N’oublions pas que les protections des chevaux, pour éviter les fréquentes blessures, n’apparaissent qu’en 1921 en France grâce à l’initiative de Monsieur Jacques Heyral et sont officialisées en Espagne en 1928. Il écrivit : L’on a dit et répété que le goût des courses de taureaux se perdrait en Espagne et que la civilisation les ferait bientôt disparaître. Si la civilisation fait cela, cela sera tant pis pour elle car une course de taureaux est un des plus beaux spectacles que l’homme peut imaginer. Sa sincérité et son indépendance, dans tous les domaines artistiques, ne lui permirent pas de conforter sa vie économique mais aussi politique puisque ses 4 candidatures, pourtant crédibles, à l’Académie Française furent un échec. Il fut salué par la majorité de ses amis romantiques qui vantèrent ses vertus par des déclarations élogieuses à sa mort en 1872, tant Mallarmé que son ami de toujours Victor Hugo, qu’Alexandre Dumas fils qui prononça son éloge funèbre ce jour-là. Théophile Gauthier est considéré par ses pairs romantiques comme un écrivain de l’art pour l’art. Cet amoureux passionné de la tauromachie, si importante à ses yeux, sans en ignorer sa violence, était un poète reconnu de tous dont je retiendrai ces strophes mélancoliques de Chanson d’Automne : 
« La pluie au bassin fait des bulles ;
Les hirondelles sur le toit
Tiennent des conciliabules :
Voici l’hiver, voici le froid ! 
Avec cris et battements d’ailes
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles,
Voyant venir la rouille aux bois.
Je comprends tout ce qu’elles disent,
Car le poète est un oiseau ;
Mais, captif ses élans se brisent
Contre un invisible rideau ! »

Victor Hugo 1802-1885 :

Grand maître de cette période, il a été en contact avec la corrida très jeune, pendant son court séjour en Espagne lorsque son père Léopold Hugo, Général d’Empire, accompagnait à Madrid le Roi Joseph Bonaparte nommé par son frère l’Empereur Napoléon. Ses positions sur la course de taureaux sont diverses. Il évolue suivant les évènements qui marquèrent ses contacts avec l’Espagne. Le talent exceptionnel et les attitudes changeantes de l’écrivain et du poète qui a marqué l’histoire de France du XIXème siècle n’affiche pas la même passion lucide que Mérimée ni celle plus enthousiaste de son ami Théophile Gautier. Pour autant, il ne peut cacher ni son intérêt ni sa connaissance. S’il regrette la sauvagerie indéniable de l’affrontement de la cavalerie, les vrais amis du Maître constatent qu’il connaît parfaitement l’Espagne et la corrida de son temps. En fait il se verrait bien dans le rôle du torero. Certains pensent même qu’il rêvait en secret d’être le maître ordonnateur de ce combat (comme toujours) :
J’avais une bague, une bague d’or
Et je l’ai perdue dans la ville
Je suis pandériste et toreador
Guitare à Granada, épée à Séville
Pourtant Hugo mentionnera surtout les picadors dans ses textes. Son admiration pour Francisco Sevilla, El Troni, était proche de celle de Mérimée et de Théophile Gautier.

Si vous voulez connaître dans le détail le déroulement d’une corrida des années 1830-1850, je vous propose le texte de la Decima Corrida de Toros (La Revue des deux mondes 1846) d’Alexis de Vallon, écrivain et voyageur archéologue, qui se rendit à Madrid en 1846 pour voir les corridas dans la capitale. Il n’aima pas la ville mais vécut avec passion l’ensemble d’une journée de la temporada madrilène avec le matador El Chiclanero (neveu de Francisco Montes) et le picador Gallardo face à 4 toros de Don Pinto Lopez. Je vous conseille ce texte qui vous fera connaître la corrida après Paquiro, avec des détails compétents, précis et passionnés.

Les Peintres : Deux artistes majeurs de cette époque se sont inspirés de la corrida :

GUSTAVE DORÉ ; SÉRIE « LA CORRIDA DE TOROS »

Gustave Doré (1832-1883) est connu dans un premier temps par trente-cinq gravures et six lithographies taurines qu’il rapporta de son premier voyage en Espagne. Il illustra ce premier album La Corrida de Toros en 1860. Il retournera en Espagne pour illustrer l’album de Jean-Charles Davillier Voyage en Espagne publié de 1862 à 1873. Il devint un véritable aficionado qui s’intéresse à l’ensemble des jeux taurins de l’Espagne de l’époque en se déplaçant de ville en ville pour assister à ces spectacles. Il apprend à connaître les toreros, les cuadrillas et les picadors qu’il s’appliquera à reproduire dans ses œuvres.

ÉDOUARD MANET »ÉPISODE D’UNE COURSE DE TAUREAU

Édouard Manet 1832-1883 : le peintre a réalisé plusieurs tableaux sur le thème de la corrida au milieu des années 1860. Au début, il n’a jamais vu de corrida. Il s’inspire des peintres espagnols Diego Velasquez et Francisco de Goya. Il réalise en 1864 dans Épisode d’une course de taureaux, deux phases statiques restées célèbres L’Homme mort et La Corrida. Il assistera à sa première corrida en 1865 d’où il reviendra fortement impressionné : Un des plus beaux, des plus curieux et des plus terribles spectacles que l’on puisse voir, c’est une course de taureaux. J’espère à mon retour mettre sur toile l’aspect brillant, papillotant et en même temps dramatique de la corrida à laquelle j’ai assisté. Ce commentaire sera suivi de plusieurs œuvres illustrant des phases mouvementées dans les arènes : la Mort du Taureau, le Combat du Taureau et la Chute du Picador.

Tous ces personnages majeurs artistiques ou politiques de notre histoire du XIXème siècle, leurs écrits ou leurs peintures, seraient-ils de nos jours voués aux gémonies par nos intellectuels bien pensants ou nos médias acquis à la pensée unique qu’ils veulent nous imposer. Pourtant, ce furent des personnages cultivés, lettrés, indépendants ainsi que des artistes qui ont marqué positivement notre histoire. De nos jours, seraient-ils l’objet d’un ostracisme culturel comme aujourd’hui certains peuvent le vivre ? Ils avaient du talent. Ils pouvaient avoir de l’exaltation et reconnaître dans leur liberté de penser le combat extrême de l’homme avec son courage face à la puissance et la sauvagerie de cet animal exceptionnel. Ils ont su la comprendre et ont ressenti le besoin de la faire connaître à ceux qui, soit intellectuellement, soit émotionnellement ont su saisir ce combat devenu artistique par ses évolutions séculaires. J’ai gardé pour la fin Edgar Quinet (1803-1875) enseignant, homme politique, fervent républicain. Alors qu’en 1846 il était titulaire de la chaire de littérature d’Europe Méridionale au Collège de France, il écrivit, ému par la corrida Jamais songe ne m’a porté si rapidement aux deux extrémités de l’infini. Le personnage sied-il à nos adversaires déclarés ? Qu’ont-ils à lui répondre ?

Nous n’avons évoqué que des personnages reconnus par tous les Français comme emblématiques de leur temps et de notre pays. Il y en a bien d’autres.

EUGÈNE DELACROIX « LE PICADOR » 26 mai 1832

Avant de conclure, je m’interroge sur les réactions et les sentiments que pourraient ressentir 150 ans après, ces hommes représentatifs de la France de leur temps, devant la corrida actuelle.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 85 – Mai 2020

ÉDITORIAL AVRIL 2020

IL N’AVAIT MÈME PAS 16 ANS…

L’actualité mondiale n’est pas porteuse d’informations positives sur l’activité humaine en général. Le monde taurin qui nous permet parfois d’oublier les vicissitudes de la vie, sera à l’arrêt pendant plusieurs mois et tous les projets annulés. Je pense beaucoup aux ganaderos et aux subalternes qui vont connaître une année très difficile, tant pour les conséquences sanitaires directes que pour les répercussions économiques à venir. Certes, en France, nous n’entendons pas actuellement nos adversaires animalistes et écologistes, les médias monopolisant les temps d’antenne ou les écrits sur le Covid 19.

Par contre, en Espagne, le nouveau gouvernement, constitué avant le déclenchement de la crise épidémique, avait eu le temps de concevoir des manœuvres insidieuses pour commencer à détruire ou, plus hypocritement, à préparer l’asphyxie progressive de siècles de culture et de traditions qui ont marqué la péninsule, plus particulièrement le territoire espagnol. Le président du gouvernement d’Espagne, Pedro Sanchez, pour constituer une majorité, a fait des concessions préalables contre la corrida à son futur vice-président le Chaviste Pablo Iglesias. N’oublions pas que le président dictateur vénézuélien Hugo Chavez, revendiquant la Révolution Bolivarienne du XIXème siècle, a fermé symboliquement les arènes de Caracas dès 1998. Son disciple équatorien Rafael Correa a interdit la corrida formelle à Quito depuis 2011 alors qu’en Colombie le maire révolutionnaire converti Petro, n’a pas réussi à bloquer la corrida à Bogota grâce au refus de la Cour constitutionnelle. Madrid résistera beaucoup mieux mais, s’ils ont le temps…

Je préfère revenir à des moments plus heureux de la tauromachie moderne que semblait annoncer la génération des novilleros punteros des années 90. Tous ne confirmèrent pas mais ce furent des années idylliques, d’alegria pour l’aficion. Chez nous, ce fut l’époque glorieuse de la bulle amovible des arènes de Nîmes qui permit d’organiser les Ferias des Novilladas qui connurent un grand succès populaire et artistique.

Paco OJEDA

Le phénomène Ojeda avait marqué le début des années 80 en obligeant ses compagnons de cartel à essayer de le suivre et à se mettre au niveau du majestueux et poderoso Maestro de Sanlucar de Barrameda. Le monde des toreros avait évolué. Après la facilité de Capea et la classe inconstante de Jose Maria Manzanares, la puissance et l’impact de Paco Ojeda avait apporté un souffle nouveau à la corrida de toros de 1982 à 1987 malheureusement trop bref pour les aficionados. Le temple, la grande technique et l’efficacité d’Espartaco lui permirent de toréer avec une grande maîtrise la majorité des toros, certes avec moins de grandeur et de majesté que le torero des bords du Guadalquivir. Sa grande connaissance du toro et sa constance le maintinrent en tête du classement des toreros pendant près de 10 ans, de 1985 à 1992.

La génération 90 des novilleros fut un espoir pour le public mais aussi les empresas qui voyaient les affluences commencer à stagner dans plusieurs arènes. Nîmes avait déjà inclus 3 novilladas dans les Ferias de Pentecôte et de septembre 89. Le plus expérimenté, Enrique Ponce (alternative de mars 1990 à Valencia à 19 ans), accompagnait Finito de Cordoba, Sanchez Mejias, Luis de Pauloba, Antonio Punta, Denis Loré, Julio Aparicio, Domingo Valderama, David Luguillano… Je garde pour la fin les plus populaires : Chamaco II, fils du Maestro de Huelva, roi des arènes de Barcelona de 1955 à 1960 et Jesulin de Ubrique qui avait déjà triomphé à Nîmes à Pentecôte en 1989. Ce dernier étonnait, malgré sa grande taille, par son visage de jeune adolescent mais surtout par sa capacité technique à toréer verticalement, à templer le novillo, le dominer et supporter impassible sa charge dans un encimismo inattendu à son âge. Le regretté Claude Pelletier a écrit après cette Feria : Jesulin ne sera jamais artiste au sens sévillan du terme. Son andaloucisme est ailleurs. Son art sera de tripes et de technique. Jesulin sera un grand poignet précis sur des pieds joints têtus. Ou ne sera pas. Le grand chroniqueur et écrivain bayonnais a écrit ce commentaire en mars 1990. Il avait tout compris sur les fondamentaux du jeune torero andalou de la Sierra de Cadiz et ses possibilités d’avenir.

L’aficion biterroise l’a découvert dans les arènes du Plateau de Valras lors de la novillada matinale du 15 août 1989. Dans sa concurrence de mano a mano avec une autre jeune vedette de la génération, Julio Aparicio, le fils d’Aparicio le torero phare des années 50 n’exista pas tant la supériorité du jeune et élancé andalou d’Ubrique écarta toute compétition. La presse titra Un prince nommé Jesulin. Il se vit attribuer à l’unanimité du jury et du public le Tastevin d’Argent de l’UTB. Lors de la Feria de Pentecôte à Nîmes qui suivit, Jesulin réalisa une grande faena de muleta face aux Jandilla en mano a mano avec Chamaco, coqueluche du public nîmois, qui dut se limiter au tremendisme habituel. Il y avait plus de 15 000 spectateurs enthousiastes dans l’amphithéâtre. Ce n’était pas un torero populiste mais plutôt inattendu tant il était parfait, digne d’un matador de toros. Sa technique Ojediste était impressionnante, tant dans sa maîtrise que par son temple. Vous pouvez la retrouver sur internet. On ne pouvait peut-être pas lui demander la grandeur et la majesté du torero de Sanlucar de Barrameda, qui ne l’oublions pas ne furent reconnues qu’à 27 ans par les professionnels et l’aficion.

Pourquoi ce titre ? Je puis l’affirmer, document à l’appui, Jesulin n’avait pas 16 ans pour ses premiers triomphes nîmois et biterrois de 1989. Il toréra officiellement avec picador dès avril 1989 en Espagne grâce à un subterfuge monté par son entourage professionnel et familial. Jesus JANEIRO BAZAN est bien né le 9 janvier 1974 à Ubrique, cité andalouse connue pour son négoce de cuir.

Le jeune Jesus vint à Béziers les 10 et 11 novembre 1989 à l’occasion des 7èmes Journées Taurines organisées par l’UTB, pour recevoir le Tastevin d’Argent attribué pour sa novillada du 15 août. Sa haute taille donnait le change mais son visage d’adolescent ne laissait aucun doute sur son âge (tout s’est éclairé après ma conversation avec l’apoderado et ses parents). Par contre, pendant son séjour, le jeune torero a montré une grande lucidité tout en conservant son naturel et sa modestie avec ses interlocuteurs. C’était un temps où, à l’occasion des Journées Taurines, l’UTB en collaboration avec les professeurs d’espagnols des lycées de Béziers, organisait des débats en langue espagnole entre les jeunes novilleros et les étudiants. Le succès espéré se transforma en une performance le 10 novembre 1989 au lycée Jean Moulin où 250 élèves très concernés ont participé sérieusement mais joyeusement à ce débat avec Jesulin et ses camarades Abel Oliva et Morenito de Nîmes. Jesulin fut accueilli avec à-propos mais admiration par la jeunesse hispanisante biterroise. Ce fut un tabac !

C’était encore un temps de liberté d’opinion. La future figura del toreo se montra très attentif et appliqué pour répondre, avec sa jeunesse, aux questions posées, parfois déconcertantes, des jeunes lycéens qui termineront enthousiastes cette matinée. Le soir, lors de la Nuit de l’Aficion, Jesulin participa avec autant d’amabilité, comme les autres triomphateurs récompensés : Juan Mora, Ruiz Miguel et les ganaderos Victorino Martin, Joaquim Buendia, Hubert Yonnet, ainsi que les personnalités taurines invitées devant près de 400 personnes.

Jesulin va continuer à étonner durant toute sa dernière temporada de novillero, avant son alternative nîmoise de septembre 90, fêté comme une idole. Dès le début de sa carrière de matador de toros, il impressionne tant par sa capacité à comprendre le 4 ans, sa sûreté et sa domination facilitée par le temple qui le caractérise depuis ses débuts. Certains lui reprocheront parfois le manque d’empaque (solennité, majesté) quand ils voulaient le comparer à des maestros antérieurs. Ils auraient du lire les prévisions de notre incomparable connaisseur passionné : Jesulin ne donnera jamais les cinquante passes languissantes. Mais il peut en donner 9 féroces qui toréent bien davantage, si toréer est encore émouvoir.

Mal conseillé par son apoderado et très mal entouré par sa famille proche, Jesulin fera malheureusement parler de lui dans la presse du corazon et pour quelques extravagances taurines. Heureusement, Jesus Janeiro de Ubrique monte en puissance pendant ses trois premières années d’alternative.

Il torée et triomphe dans toutes les arènes européennes, sauf à Madrid (confirmation d’alternative en février 1992) où l’aficion compétente mais versatile et pleine d’a priori, ne l’accepta jamais, surtout le 7. J’ai assisté à une corrida de Jesulin à Las ventas. Ils ne l’ont jamais laissé toréer durant toute la faena, décourageant toutes tentatives par des sifflets ou des commentaires déplacés. J’ai déjà écrit ce que je pense des défauts de ce public : Madrid, Madrid, me siento triste.

Pour son premier paseo de matador de toros à Béziers, devant une corrida de Juan Pedro Domecq décevante, il ne put lidier que le sobrero d’Atanasio Fernandez, dans son style, dans un terrain réduit, changement de main et enchaînement en toréant à la verticale (Midi Libre). Il reviendra en 1993 affronter les excellents Guardiola, surtout devant le 6ème : faena millimétrée de naturelles et changements de main, réalisée dans un foulard de peña, il déposera la faena tant espérée devant un animal de caractère. Malgré deux pinchazos : une oreille. Dommage ! En 1994, Jesulin va affronter à nouveau les Guardiola avant tant de facilité que Midi Libre titra Donnez 6 toros à Jesulin, il coupera 12 oreilles.

Il fut désigné triomphateur de la Feria. Le 13 août 1995, les aficionados biterrois reçoivent avec tout autant de chaleur Jesulin face aux toros de Nuñez del Cuvillo. Le torero d’Ubrique respecta toujours le public de Béziers, sans tomber dans les excentricités qui ont pu marquer sa vie et sa carrière taurine à partir de 1993. Il terminera 3 ans de suite premier de l’escalafon avec des chiffres inégalés : 153 corridas en 1994, 161 en 1995 (record encore maintenu) et 121 en 1996. Il n’avait alors que 22 ans ! Comme tous les toreros dans leur carrière, il rencontre plus de problèmes dans les ruedos et l’année 1996 est plus compliquée. Déçu par les réactions du public, il décide d’arrêter la temporada pendant la Feria d’avril de Séville (1999). Il décide de revenir en 2001, apodéré par Jose Luis Segura. Cette temporada de reprise, bien commencée à Olivenza en mars, se déroule avec des succès intéressants. Il se montre à nouveau à son meilleur niveau, qualifié d’éblouissant le 14 août à Béziers mais le public ne suit plus cette grande facilité. Tout leur paraît trop facile. Après cette bonne reprise, il pouvait espérer revenir à son meilleur niveau en 2002 et reconquérir le public. Malheureusement, fin septembre 2001, il est victime d’un très grave accident de la route, éjecté du véhicule. Bilan : pneumothorax, hémorragie interne, fractures de trois vertèbres qui exigent plusieurs opérations pour reconstruire la colonne vertébrale. Malgré une longue récupération et de nouvelles interventions chirurgicales pour essayer de débloquer son dos, il ne reviendra pas au niveau espéré.

Jesulin de Ubrique, torero adolescent surdoué et exceptionnel de maîtrise, matador de toros poderoso. Il connut un palmarès impressionnant à 21 ans mais ne put terminer sa carrière comme on pouvait l’espérer à ses 20 ans.

J’ai déjà rappelé les effets néfastes de son entourage professionnel et familial dans des excès en tout genre et une communication désastreuse pour un torero en activité, ce qui lui a porté tort vis-à-vis du public mais aussi de la concentration nécessaire pour un torero du plus haut niveau. Sa blessure de 2001 n’arrangea rien dans une situation compliquée. Mais Jesulin peut être fier d’avoir marqué la tauromachie comme leader, tant novillero que matador de toros, de 1989 à 1996. On pourrait même dire jusqu’en 2001 au niveau où les aficionados l’ont vu à Béziers (excepté son arrêt de 1999 et 2000).

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 84 – Avril 2020

ÉDITORIAL MARS 2020

LE CYGNE NOIR ET LE TORO NOIR…

Je suis confiné, comme une grande partie de la population, à cause de l’épidémie virulente du coronavirus.

J’ai été attiré fortuitement par le titre du livre du statisticien Nassim Taleb Le Cygne Noir, avant d’approfondir les premiers commentaires de l’auteur qui s’adaptent à notre actualité. Peut-être influencé par mon éducation depuis mon plus jeune âge où j’ai toujours connu ma grand-mère porter le deuil de ses parents, j’ai été attiré par la couleur noire de certains animaux, comme Zita ma première chienne coker. Plus tard, l’exceptionnelle interprétation du mystérieux Aigle Noir par Barbara, m’a impressionné et je l’écoute encore avec beaucoup d’émotion. Cet animal noir m’interpellait certainement par son mystère, alors que le magnifique cheval noir et le puissant toro noir m’impressionnaient par leur majesté. Je n’y vois pas l’effet maléfique que certains ont pu donner au mouton noir. De même, pour le chat noir, pourtant animal sacré de l’Egypte antique, qui fut accusé au XIVème siècle du mauvais sort relié à la peste. La référence au Cygne Noir, dès son utilisation par Juvénal au début du IIème siècle dans cette phrase symbolique Rara avis in terris nigroque simillima cycno (un oiseau rare dans les pays, rare comme un cygne noir) a une tonalité plus interrogative. Le poète satirique romain connu par son seul ouvrage Les Satires, a laissé des phrases symboliques devenues des proverbes étonnants de lucidité sur la vie sociale des humains. Des dictons qui devinrent populaires. Il est resté conforme dans ces quelques mots, à une logique compréhensive pour exprimer ce qui deviendra la théorie du Cygne Noir : fait imprévisible qui a une faible possibilité de se dérouler, que les théories de probabilité appellent évènement rare. L’utilisation de cette métaphore dans la phrase de Juvénal est logique car, pour le monde de l’époque, il n’existait que des cygnes blancs majestueux, représentant la beauté et la félicité. La première référence officielle à un cygne noir n’apparaît qu’à la fin du XVIIème siècle, quand des explorateurs allemands firent état de leur découverte inattendue lors des premiers voyages dans les terres qui deviendront l’Australie. Jusque là, l’expression de Juvénal avait continué à être utilisée comme une déclaration d’impossibilité puisque les cygnes par nature étaient blancs. De nos jours, Nassim Taleb en 2001 dans son livre Le hasard sauvage fait référence aux évènements Cygnes Noirs qui ne concernent que les évènements financiers. En 2007 par contre, dans Le Cygne Noir, la puissance imprévisible, il étend la métaphore des cygnes noirs aux évènements historiques en citant la première guerre mondiale, la chute de l’URSS, Internet, les attentats du 11 septembre 2001…

Taleb définit les cygnes noirs comme des évènements aléatoires hautement improbables qui jalonnent notre vie avec un impact énorme impossible à prévoir. A posteriori, nous essayons de leur trouver une explication rationnelle.
Les conséquences actuelles du coronavirus sur la santé dans le monde sont très préoccupantes, même tragiques pour la population, sans oublier dans un deuxième temps celles sur l’économie et la vie future qui vont influencer l’organisation de l’humanité. L’histoire nous confirme que c’est dans de telles circonstances que les dirigeants, je dirai même les peuples, révèlent leur grandeur et leur médiocrité.

Ce cygne noir m’a remémoré, au début de la mythologie crétoise, le rôle symbolique mais primordial que joue le taureau blanc que Poséidon avait offert à Minos pour être sacrifié. Epargné, la reine Pasiphaé en devint amoureuse et conçut de lui le Minotaure, homme taureau. Plusieurs histoires de cette antiquité qui se croisent, parfois se contredisent, mettent en scène sur cette île mythique, Héraclès et Thésée lequel utilisera le fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe après avoir tué le Minotaure. Le Taureau Blanc a le beau rôle de séducteur alors que le Taureau Noir est resté dans cette époque l’objet des sacrifices aux Dieux, qu’ils soient grecs pour honorer Zeus, Athéna, Apollon… ou romains pour Jupiter, Mars, Minerve, Vénus…

Du côté des Égyptiens, au début de l’époque appelée l’Ancien Empire, le taureau Apis était l’objet d’un culte majeur, symbole de puissance et de fertilité. Le taureau noir qui représentait Apis était magnifié dans la région de Memphis, capitale de la Basse Egypte. Il se caractérisait par plus de 30 critères dont nous ne retiendrons que les principaux : le pelage noir, les poils de la queue double et un triangle blanc inversé sur le front (que l’on peut rapprocher de nos jours au toro noir lucero). Un jeune taureau répondant à ces critères était choisi par les prêtres et vénéré jusqu’à sa mort célébrée au cours d’une cérémonie rituelle au bord du Nil. Ce ne sont que des rappels de la mythologie grecque et des cultes de l’Egypte Antique. De nos jours, le toro bravo a des robes aux couleurs variées, sans oublier les berrendas, les burracos et le fameux gris de Santa Coloma et Saltillo que l’on retrouve dans les races rustiques Retintas d’Andalousie, les Noires de la race Avileña (Avila) et les castaños de la race Navarre.

Malgré ce, l’image symbolique du toro noir est la plus reconnue dans l’image populaire comme dans les représentations artistiques et les symboles communicants : Osborne, Lamborghini… Ces robes différentes du symbole noir si important de l’Antiquité à nos jours, ne sont pas l’exception comme le cygne noir (cygnus atratus) tout aussi majestueux que son cousin blanc. J’ai cherché en tauromachie des exemples de cygne noir, référents à la théorie de Nassim Taleb. Je n’ai bien entendu pas trouvé d’évènements qui aient la même influence sur la civilisation mondiale. Toutes proportions gardées, j’ai isolé les évolutions majeures qui ont bouleversé l’histoire de la planète corrida.

Jusqu’au XVIIIème siècle, les jeux plus ou moins violents autour du taureau sauvage se divisent en deux éléments distincts :
– les pratiques ancestrales des peuples de la péninsule ibérique et de notre Sud autour de l’animal symbolique de ces territoires qui remontent même à la préhistoire. Les jeux et combats affrontent l’homme avec le descendant de l’auroch sur les places publiques ou des enclos simplistes ;
– la pratique de la noblesse espagnole qui combat à cheval avec de longues lances (varilargueros) qui se concluait par la mort du taureau mais aussi par des accidents gravissimes des cavaliers hispaniques malgré l’aide que pouvaient leur apporter les peons (ou chulos) par les quites avec leurs capes.

L’opinion générale veut qu’au XIème siècle, le fameux Rodrigo Diaz de Vivar, plus connu comme le Cid, a été un des premiers à combattre avec succès le toro à cheval, donnant naissance à ce spectacle suivi par de nombreux autres chevaliers. Ce combat des seigneurs dans les plazas construites dans les cités les plus importantes (Real Maestranza de Sevilla ou de Ronda) ou les plazas mayor, se poursuivra jusqu’au début du XVIIIème siècle. La France de Louis XIV et l’Empire Austro-Hongrois se sont battus entre 1701 et 1714 pour la guerre de succession d’Espagne qui n’avait plus de roi à la mort de Carlos II. Le jeune Philippe V, petit-fils de Louis XIV, fut confirmé par le traité d’Utrecht en 1714 après son premier couronnement de 1701. Le jeune roi, de culture française, prit en aversion les courses de taureaux et donna ordre aux cavaliers de sa noblesse d’arrêter ce combat public dangereux, d’autant plus qu’il préférait comme son grand-père Louis XIV, les garder près du Palais Royal d’Aranjuez afin de les surveiller et les maîtriser comme son aïeul l’avait fait à Versailles. Cette décision fut appuyée par la Papauté. Les nobles renoncèrent à leur divertissement favori mais le peuple n’abandonna pas et sa corrida survécut. La noblesse la laissa à une autre classe d’hommes qui firent de la tauromachie leur profession. La tradition rappelle que Francisco Romero né en 1700 à Ronda, tua le premier toro face à face avec son épée et le leurre qu’il avait créé pour le tromper (lithographie de Saynz). Rien ne serait plus comme avant dans les plazas importantes et dans les pueblos. Au XVIIIème siècle la passion des toros de combat éclate, dédaignant toutes les interdictions des puissants. La tauromachie à pied s’implante dans toute l’Espagne. Pedro Romero de Ronda, petit-fils du symbolique Francisco, premier torero à avoir tué le toro de face, devint la première figura de cette nouvelle histoire du combat avec le toro et de sa mise à mort à l’épée en public. Durant 30 ans, il fut le favori du public en concurrence avec le brillant sévillan Costillarès. Il aurait tué plus de 5000 toros dans sa carrière, sans la moindre blessure, contrairement au fameux Pepe Hillo tué en 1801 dans les arènes de Madrid (Tauromaquia de Goya n° 33), comme Perrucho, la même année et Antonio Romero à Granada en 1802… La corrida à pied a pris le dessus sur la corrida à cheval par la volonté du peuple et les rejoneadores, toreros à cheval modernes qui apparurent surtout à partir de 1945, n’ont pu leur enlever leur suprématie. Cette situation a été amplifiée par la codification de la corrida à pied lui donnant un cérémonial, une dimension esthétique supérieure pour un public plus large, notamment en France et aux Amériques. Jusque là, cet évènement festif était très variable suivant les arènes, l’importance des villes organisatrices et les régions.

Le premier, Pepe Hillo considéré comme le véritable créateur de la tauromachie sévillane, fit apparaître dès 1796 La Tauromaquia, Arte de Torear, destiné aux professionnels et aux aficionados. Plus tard, Francisco Montes né à Chiclana (province de Cadix) montra rapidement des qualités supérieures à ses concurrents dès qu’il toréa pour la première fois à Madrid en 1830. Il apporta un bouleversement à la tauromachie dont il fit le véritable art de toréer. Elève de Pedro Romero à l’école taurine de Séville créée par le Roi Ferdinand VII, il écrivit La Tauromaquia Completa qui fixa les règles de base du toreo, repensant même le traje de luces, lui donnant plus de majesté et de brillance mais aussi d’efficacité puisqu’il modifia la chaquetilla en l’ouvrant sous les bras pour donner plus d’aisance au torero. Francisco Montes, Paquiro, changea même le couvre chef qui devint la montera, en référence au nom de son créateur Montes.

Angel María Cortellini. Francisco Montes, “Paquiro”, antes de una corrida.

Ce fut un nouveau départ pour cette tauromachie qui avait été créée par le peuple, contre la volonté royale et papale pour en faire depuis cette date les fondamentaux de tout ce qui se déroule dans les arènes pendant la corrida. Seule la suerte de pique a changé fondamentalement, tant pour la puya (Musée Taurin de Béziers) pour moins blesser le toro, que pour le peto pour protéger le cheval.

Le combat de l’homme et du toro bravo sur les terres hispaniques a connu ces trois étapes imprévisibles :
1/ Vers 1720 : interdiction royale à la noblesse de tuer à la lance les toros dans les plazas. Vers 1729 : mise à mort à pied à l’épée par des professionnels avec un déroulement anarchique et spontané ;
2/ Après 1836 : règlementation du déroulement de la corrida similaire à celle que nous connaissons de nos jours. Cette évolution n’était pas prévue. C’est la réaction spontanée du peuple et l’importance de personnages exceptionnels comme Francisco et Pedro Romero dans un premier temps, le talent et la forte personnalité de Francisco Montes ensuite qui ont transformé ce combat désordonné, sanguinaire parfois, basé sur le courage et l’habileté pour créer l’art de toréer.

Joselito y Belmonte en Sevilla

3/ Au début des années 1900, un événement historique a changé le comportement du torero dans le ruedo. De nombreux matadors fameux et valeureux ont marqué la tauromachie pendant près de 100 ans (1820-1920) mais l’arrivée impromptue de Juan Belmonte après 1910 modifia tout. Cette époque fut marquée par sa concurrence avec l’extraordinaire Joselito El Gallo (de 1914 à 1920), mort dans l’arène en 1920. Pourtant Joselito paraissait intouchable tant son talent, sa connaissance du toro et ses qualités physiques paraissaient au-dessus de la nature. Après son alternative à 17 ans (1912), Joselito alterna avec succès avec les figuras de l’époque : Bombita, Machaquito, le mexicain Rodolfo Gaena et son frère le divin chauve Rafael Gomez El Gallo. Mais rapidement, c’est sa competencia avec Juan Belmonte qui marque sa carrière jusqu’à sa mort tragique dans les arènes de Talavera de la Reina. Ce fut une tragédie, avec de véritables funérailles nationales. Même son rival et ami Juan Belmonte resta hébété plusieurs heures répétant Un toro a matado Joselito, un toro a matado Joselito
Si Joselito était arrivé au sommet de sa technique de torero superdotado, Juan Belmonte va, lui, changer la tauromachie. Jeune adolescent né en 1892 dans une famille qui connut des problèmes économiques, il n’avait rien d’un athlète, plutôt handicapé par sa taille et une jambe légèrement plus courte. C’est ce handicap qui va le motiver pour affronter le toro de manière statique, en le conduisant avec sa cape et sa muleta. Progressivement, il va améliorer sa technique si personnelle. Il prit son alternative en 1913 à 21 ans, avec son aguante inédit pour recevoir la charge du toro.

Jusque là, le principe de la corrida était basé sur le dicton tu t’enlèves ou le toro te quitte. Juan Belmonte au contraire, va attendre la charge du toro et tenter d’enchaîner les passes. Il va donc changer la manière de citer le toro, légèrement de profil, pour essayer de les lier, ce qui était impossible en le citant de face. Le torero devait en effet esquiver la charge par des passes une à une, en se repositionnant chaque fois. C’est une révolution dans l’aficion mais surtout dans le monde professionnel. Le Maestro Guerrita, nommé par le peuple Deuxième Calife de Cordoba après Lagartijo, grand maître du monde taurin de 1887 à 1899, déclara : Si vous voulez voir Belmonte, dépêchez-vous avant que le toro le tue.

A partir de 1914, sa rivalité avec Joselito Gallo fut intense et attirait les foules passionnées. Cette période qui se termina à la mort de Joselito fut appelée l’âge d’or de la tauromachie. Progressivement, Belmonte grâce à sa capacité d’accepter la charge, va ajouter à son style des adornos par ses molinetes, ses pechos ou ses remates et par ses demi-véroniques si particulières. Le public l’admirait et lui donna le nom du Pasmo de Triana que l’on pourrait traduire par la stupéfaction ou l’émerveillement. Je suis obligé d’employer un standard pour qualifier le rôle de Belmonte dans le monde taurin : Il y eut un avant et il y eut un après. Juan, enfant humble et discret, s’est lancé dans ce monde de l’Espagne taurine de l’époque, en devenant BELMONTE, homme public proche des personnalités, des intellectuels et des artistes qui devinrent ses amis et ses fidèles admirateurs. Il avait tout réussi, devenu un vrai mythe. Pourtant, il se suicida dans sa propriété en 1962, à près de 70 ans, apparemment après une grande déception.

Juan Belmonte

L’effet Belmonte sur la tauromachie fut comme ces événements imprévus qui bouleversent le monde. Il perdure dans son principe depuis plus de 100 ans. Plusieurs figuras de haut niveau ont marqué les arènes dans des styles personnels remarquables mais, aucun comme lui, n’a modifié les fondamentaux de cet art. Belmonte reste un symbole que le temps n’a pas effacé. Son comportement face au toro a bouleversé et influencé la pratique dans les ruedos et l’élevage du toro bravo, pour permettre au torero de l’approcher et de supporter sa charge en le templant.

C’est le 10 avril. J’achève mon édito en pensant à vous tous, amis ou inconnus, dans le moment difficile que connaît la Terre.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 83 – Mars 2020

ÉDITORIAL FÉVRIER 2020

« LA MUSIQUE, CE N’EST QUE 12 NOTES ENTRE 2 OCTAVES »

Je regardais à la télévision A star is born, le film à succès du réalisateur et acteur Bradley Cooper (Jackson dans le film). Cette phrase est prononcée par Bobby, frère de Jackson, pour convaincre Ally (Lady Gaga), la nouvelle star, désespérée par le suicide de son mentor et amour, de reprendre sa carrière. Quand j’ai entendu La musique ce n’est que 12 notes entre 2 octaves, l’important c’est l’interprétation, j’ai pensé à la corrida : Ce n’est qu’un homme muni d’une muleta, d’une cape, de banderilles et d’une épée. L’important c’est l’interprétation, conditionnée par sa technique et son courage, pour affronter et tuer le toro. A quelques détails près, ils disposent tous du même matériel tel qu’il a été codifié depuis près de 3 siècles. Ce qui les distingue, c’est l’œuvre de chacun basée sur sa technique, son inspiration (le sentiment et le talent), certains ajouteront sa toreria.
Bien entendu, la technique, comme pour le chanteur ou le pianiste, doit être intégrée dans l’interprétation. Ces artistes travaillent journellement leur voix, l’améliorant et arrivant pour certains même à la modifier. Les chanteurs apprennent aussi à respirer pour pouvoir exprimer au mieux leur talent naturel. En phase de préparation, le torero répète journellement le toreo de salon comme le chanteur accorde et chauffe sa voix par les vocalises, comme le pianiste fait ses gammes sur les touches du piano, notamment le passage du pouce. J’ai entendu le grand ténor Pavarotti dire un jour J’aime que ma fille soit présente au concert, près de la scène, pour que je puisse la voir. C’est elle qui connaît le mieux ma voix et peut déceler mes défaillances ou conforter mon interprétation par quelques petits signes du visage. Comme le peon de confiance le fait de la voix, derrière le burladero.

Le torero en premier lieu, intervient dans le ruedo pour recevoir le toro avec son capote, hérité directement des capes que portaient les hommes du XVIIIème siècle dans la rue pour s’abriter du mauvais temps ou comme vêtement d’apparat. Dans sa Tauromaquia, le Maestro Francisco Goya nous fait découvrir dans l’eau-forte n° 14, la première représentation connue d’une passe de cape exécutée par le très habile licencié de Falces (bourg de Navarre).

GOYA planche 14 – licenciado de Falces

Il fut sans rival comme le précise le poète Moratin, grand ami de Goya. Ce jeune intellectuel est un personnage parfaitement identifié : Bernardo Alcalde y Merino, qui se jouait du toro sans autre défense que sa cape. Un contemporain du Maître de Fuendetodos décrit l’épisode représenté sur cette gravure Il déjoua plusieurs fois le toro sans sortir du cercle qu’il avait lui-même tracé sur l’arène et cela sans se dégager de sa cape rejetée sur son épaule.
Cette action de ce jeune passionné de la course de toro vous rappelle certainement une passe de cape basique de la corrida actuelle, connue de nos jours sous le nom de Chicuelina. Nous avons connaissance de l’exécution inopinée de la suerte inventée par Manuel Jimenez Chicuelo à Valencia pendant les Fallas de 1920. En fait, le Maestro exécutant une véronique, eut recours à ce mouvement instinctif pour échapper à la charge inattendue du toro. Cette figure impromptue surprit le public qui réagit par une grande ovation. Le torero sévillan devant ce succès, perfectionna la suerte et la répéta dans d’autres plazas. Son succès fut consacré en 1925 à Madrid où elle eut un grand impact sur les aficionados. Ainsi naquit la Chicuelina que nous voyons de nos jours dans les arènes. En fait, depuis, les toreros ont interprété le principe de cette passe de cape de manières différentes adaptées au talent et à la sensibilité de chacun. La plupart des spécialistes ont reconnu surtout la chicuelina de Paco Camino qui est restée dans l’histoire.

la chicuelina de Paco Camino

Il profita de l’embestida de classe et de rythme d’un toro de Galache à Madrid durant la San Isidro 1963. Le toro chargeant lentement, le torero de Camas se présenta de face et le cita en lui jetant le capote devant. Il le conduisit en le toréant avec les poignets derrière son corps, en même temps qu’il tournait en sens contraire de la sortie du toro. Le public debout l’acclama et ce jour-là, il coupa 4 oreilles. Par la suite, plusieurs toreros ont essayé sans succès d’imiter l’interprétation de Camino. Il faut noter cependant les très belles chicuelinas de Manzanares père qui les réalisait avec les mains très basses, plus démonstratives, plus baroques. Personnellement, je préfère l’interprétation de Paco Camino, tant pour son rythme que par sa finesse, le torero s’enroulant dans la cape jusqu’aux épaules, fidèle au style caministe.

L’utilisation la plus basique de la cape est la Véronique, tradition chrétienne espagnole comparant la cape présentée devant le mufle du toro au geste de la Sainte avançant son linge pour essuyer le visage du Christ pendant sa Passion. Appelée au début lance de frente, elle est en fait aujourd’hui exécutée sur le côté dans l’axe du toro. Le Maestro cordouan Guerrita disait à la fin du XIXème siècle se colocara el diestro de lado compas abierto (le torero se présentera de côté jambes écartées).
En fait il existe plusieurs exécutions de cette passe suivant le comportement du toro et l’inspiration du torero. Son intérêt est de pouvoir se repositionner pour pouvoir enchaîner une série de passes avant de la clôturer parfois par une demi véronique, remate réalisé au goût du maestro. On peut citer les plus fameux interprètes : Gitanillo de Triana, Cagancho, Chicuelo, Pepe Luis Vazquez, l’incomparable Curro Romero qui savait enflammer la Real Maestranza de Sevilla par ses véroniques très personnelles réalisées avec son petit capote… De nos jours, Morante de la Puebla est considéré comme l’interprète le plus artiste mais aussi dominateur, ce qui lui permet de réaliser à la perfection le premier tercio devant la plupart des toros. Les capes des autres toreros permettent de faire les quites à leur partenaire en danger dans le ruedo, dans la signification basique du terme. Durant le tercio de piques, elles permettent aussi d’exécuter des séries harmonieuses et artistiques, plus ou moins vistosas, conditionnées par le comportement du toro et l’inspiration ou la facilité du diestro. Précisons que les toreros mexicains ont inventé de nombreux quites très spectaculaires facilités par le toro aztèque propice à cette tauromachie.

Dans le deuxième tiers, interviennent les banderilles, ces bâtonnets de section circulaire de 65 à 70 centimètres gainés de papier de couleur, parfois même de tissus, terminés par un harpon de 4 centimètres de long. Elles apparaissent déjà dans la Tauromaquia de Goya sur la planche n° 13 avec un caballero en plaza plantant les banderilles sans l’aide des chulos et la n° 15 où l’on peut voir el famoso Martincho aragonais, originaire d’Ejea de los Caballeros mettant les banderilles al quiebro.

GOYA – planche 15 – el famoso Martincho

Le but des banderilles est de réveiller et de stimuler le toro après le tercio de pique d’où le toro peut sortir aveuglé ou étourdi, surtout s’il s’est employé avec bravoure contre le peto du cheval. Des études scientifiques sérieuses de vétérinaires spécialisés ont pu conclure que la peau du toro contient des récepteurs de douleur qui, stimulés par les banderilles après la pique, produisent des béta-endorphines (récepteurs opiacés) qui diminuent la douleur du toro mais qui, par contre, permettent de réveiller leur charge. Certains banderilleros de cuadrillas exécutent la suerte brillamment et avec beaucoup de sincérité. Les cuadrillas sévillanes sont restées marquées par leur ancêtre Julio Perez, El Vito, ancien matador de toros, qui devint banderillero dans les années 50. Il avait créé un style exceptionnel, sortant de la tête du toro en marchant après avoir posé les banderilles en todo lo alto, les bras verticaux au-dessus des armures du bravo.
Les maestros, s’ils peuvent réaliser classiquement la suerte selon les principes traditionnels du cuarteo ou du poder a poder, peuvent aussi rechercher des effets plus esthétiques ou spectaculaires selon leur prise de risque parfois extrême. Je me rappelle avoir vu à Pamplona Luis Francisco Espla, après une course dans tout le ruedo en esquivant le toro, avoir posé finalement sa paire à l’endroit exact où il avait déposé préalablement le béret prêté par un mozo plamponico. C’était exceptionnel de lucidité, tant dans la course que dans l’utilisation exacte des terrains entre le toro et lui.
A l’origine, la faena de muleta se limitait à une dizaine de passes pour préparer la mise à mort. L’évolution du toro de combat et la capacité des toreros à s’adapter à sa charge, vont transformer cette phase de la corrida. Progressivement, les toreros vont créer des suertes nouvelles, plus spectaculaires, qui vont porter sur le public. Les deux principales passes de muleta de la tauromachie moderne sont la naturelle et le derechazo ;

une naturelle d Domingo Ortega

– dans la naturelle, elle est tenue dans la main gauche, le toro chargeant sur la gauche du matador,

un derechazo de Domingo Ortega

– dans le derechazo, elle est tenue dans la main droite agrandie à l’aide de l’épée tenue dans la même main.

Plusieurs toreros ont apporté leur cachet à ces passes fondamentales. Si nous restons dans le classicisme, je choisirai Domingo Ortega (1906-1988). Le jeune Domingo était originaire d’un pueblo austère de la province de Tolède, qui correspond bien à la personnalité de sa tauromachie. Découvert occasionnellement par le père Dominguin, il exprime une tauromachie rigoureuse et autoritaire qui correspond à sa terre d’origine, la Mancha. On trouve en même temps chez lui la dureté de sa muleta qui s’impose et la douceur de son temple qui adoucit progressivement la charge de son adversaire. J’ai pu voir quelques images du Maestro de Borox dans de vieux films. J’ai retenu celles de ce torero qui avance sur le toro entre chaque passe centimètre par centimètre. Il surprend tant il est différent de la période post-Belmontiste qui était marquée par l’immobilisme. Domingo et son Maestro estimaient que cet immobilisme n’était pas adapté aux toros de cette époque mais à la volonté extrême de l’illustre Maestro sévillan des années 20. Ils vont forger cette tauromachie nouvelle qui lui permettra d’éclater après son alternative triomphale en 1931. Les mots qui le caractérisent sont domination et douceur. Ces qualificatifs sont représentatifs de ce jeune castillan, parti de rien, pour terminer dans la gloire et la reconnaissance des connaisseurs qui admiraient son stoïcisme, son señorio (sa distinction) et son inflexibilité.

En 1960, les temps ont changé mais pourtant je retrouve chez Paco Camino le torero sévillan de Camas, ce style dépouillé et cette volonté de commencer ses faenas en marchant vers le centre du ruedo (por las afuera) citant ferme et avec sûreté le toro sans le brusquer pour qu’il se déplace sans excès et sans violence. Camino déclara je crois que sortir par hacia fuera et hacia bajo, avec harmonie et temple, est très beau.

Curro Romero

Son compatriote de Camas, Curro Romero est considéré de 1960 à 1990 comme le torero de Séville par excellence, ce qui ne l’empêcha pas de sortir 7 fois en triomphe des arènes de Las Ventas. Curro, même s’il est fameux pour son toreo de cape, fut un muletero exceptionnel par son temple, sa limpidité, sa douceur qu’appréciait aussi le public madrilène qui savait oublier ses catastrophiques tardes et ses broncas, pour admirer sa tauromachie si particulière, quand il voulait ou pouvait la montrer. J’ai eu la chance de le voir toréer plusieurs fois à Séville et à Aranjuez où il attirait ses partisans voisins de la capitale. Je n’étais pas un supporter exalté mais je garde en mémoire deux faenas de muleta exceptionnelles, à la fois profondes et dominatrices grâce à son temple hors du commun. Cambré, la muleta à mi-hauteur, le temps paraissait s’arrêter, la passe durait… La fameuse strophe du poème de Lamartine « Ô temps suspend ton vol et vous heures propices suspendez votre cours… » s’adapte parfaitement à la sensation que j’ai moi-même ressentie ces jours-là. Nous aurions pu parler d’autres styles de toreros importants avec la muleta, j’ai choisi la maîtrise, le temple et la douceur. Nous ne pouvons écarter les extraordinaires Manolete et José Tomas qui ont ajouté à leur tauromachie leur côté sacrificiel, à la limite du tragique, du mystique et du surnaturel, qui les distingue de tous les autres.

La faena de muleta doit progressivement préparer la mise à mort du toro. Les dernières passes sont essentielles, notamment si possible avec la main gauche. Certains disent même que c’est elle qui tue en citant, avant de dévier la tête du toro pour permettre une estocade sincère et efficace.

La technique la plus connue est le volapie où le torero s’élance avec l’épée vers le toro et se jette sur le morillo en esquivant sa jambe droite. Pour exécuter la suerte de matar, le torero doit :
– avoir le courage, pour accepter de perdre de vue la tête du toro même si c’est une demi- seconde et avoir confiance que le toro obéira à la déviation de la charge avec le leurre ;
– avoir beaucoup d’intelligence, pour estimer le moment de tuer, le positionnement du toro, sa distance avec le toro, sa manière de faire le toque (la sollicitation) avec la muleta…
– se lancer avec l’épée ferme, pour tuer avec sincérité et efficacité.

Le Maestro Camino disait une fois que tu as fait l’effort de faire passer le toro près de la barriga (le ventre) plusieurs fois, cela vaut la peine de se jeter de verdad pour tuer. Dans l’histoire de la tauromachie, il y eut de grands estoqueadores (tueurs à l’épée) comme Salvador Frascuelo fin XIXème dont le Musée Taurin abrite une épée et une peinture le montrant se profiler avant l’estocade, Machaquito, Rafael Ortega, Jaime Ostos, Uceda Leal…
L’exécution du volapie par Paco Camino est pour de nombreux professionnels, la plus pure et sincère, avec deux caractéristiques principales : une énorme facilité et mucho arte. Il rentrait a matar avec une telle naturalitad (simplement) qu’il donnait l’impression de le faire sans effort ni risque. De nos jours, la suerte de matar a recibir, après avoir sollicité la charge du toro, s’est accentuée tenant compte de la bravoure et de la rectitude de la charge du toro. C’est une estocade spectaculaire et souvent très efficace qui permet d’amplifier le succès du matador. C’est Jose Maria Manzanares fils qui en est actuellement le meilleur exécutant, ce qui conforte plusieurs de ses triomphes.

Nous avons vu que c’est bien l’interprétation du torero, avec les trastos (équipements) dont il dispose, qui est primordiale dans la corrida, sans oublier le toro qui est l’élément initial. Nous savons que le toreo est émotion et qu’elle arrive fondamentalement quand le toro a une puissance suffisante pour répéter ses charges plusieurs fois, sans baisser de ton.

Je voudrais conclure en ajoutant que dans la tauromachie un mot, toreria, est important. C’est ce qui donne une dimension supplémentaire à l’impact du torero pendant la corrida. Je dirai même après, pendant et avant : Maestria et Garbo. Antonio Ordoñez a dit la Toreria, c’est faire à tout moment la vie de torero, la confirmer et l’exprimer dans la plaza. Manolete a été certainement le modèle de la Toreria hasta en la calle (même dans la rue). Nous la retrouvons sur des photos et quelques films de l’époque.

L’extrait sur YouTube Paco Camino Corrida Beneficencia 1970 vous montrera tout.

Vous ai-je convaincu ?

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 82 – Février 2020

ÉDITORIAL JANVIER 2020

ET MAINTENANT ?

J’apprécie beaucoup la chanson fétiche de Gilbert Bécaud qui porte ce titre. Elle me rappelle mes 20 ans mais mon interrogation sur notre monde ne correspond pas au désespoir et à la révolte de celui qui a été abandonné par son amour Et maintenant que vais-je faire, maintenant que tu es partie. Mon interrogation correspond plutôt à celui choisi par Nadine Labaki, réalisatrice du film titre Et maintenant on va où ? Sa question correspond aux inquiétudes des femmes d’un village libanais qui luttent contre les affrontements de leurs hommes entre communautés chrétienne et musulmane. Elle peut s’appliquer à beaucoup de causes qui agitent notre terre de nos jours. Je resterai dans le monde taurin qui me préoccupe pour 4 raisons majeures :

1 – Seront-ils capables dans notre mundillo, de résister à ses déviances internes qui enlèvent la passion et l’émotion que doit procurer le sincère affrontement séculaire de l’homme et du toro, que j’ai souvent évoqué dans ces éditos. Seront-ils capables de faire passer l’intérêt général d’un monde qui doit faire face à beaucoup d’incertitudes et d’adversaires, surtout que dans leur majorité ils ne sont pas loyaux, avant des querelles qui dépassent les chamailleries infantiles. La concurrence est compréhensive et même souhaitable, surtout dans les ruedos, mais ne doit pas dériver vers des combats d’oficinas qui utilisent des armes délétères qui nuisent, tant à la carrière des toreros qu’à la sincérité de la corrida. Si on se limite à l’actualité française, les récentes adjudications des arènes de Nîmes et d’Arles ont ouvert une guerre, certes juridique, mais agressive entre les candidats. Tous les coups sont permis. Je me refuse à prendre partie entre les candidats directs ou indirects… Étant donné que la vraie paix des braves est dans ce milieu impossible, je crains que ce ne soit qu’un début, d’autant plus que les politiques locaux n’ont pas joué très clair, manipulant les uns et les autres au détriment de l’aficion. Le changement inattendu du mandataire des arènes de Mont-de-Marsan ne fait qu’accroître les rancœurs. Sans prendre position sur cette décision municipale, je ferai remarquer que la pression de l’aficion était très forte alors que l’exclu aurait pu facilement l’éviter en respectant la présentation du bétail. J’espère qu’à Béziers nous n’allons pas assister à ce même type de confrontation désagréable et négative. Le choix des décisionnaires ne doit être motivé que par la recherche d’une organisation solide qui sache inclure, je le souhaite, une participation de l’aficion locale dans l’orientation de certains choix et non uniquement celle du mundillo qui trop souvent ne recherche que ses propres intérêts qui peuvent ne pas être localement les nôtres. C’est à ce prix que nos arènes reprendront la place qui était la leur, dans l’intérêt du renouveau de nos traditions locales.

Je me pose des questions sur les plaintes que vient de déposer la S.P.A. tant à Bayonne qu’à Béziers… 

Et maintenant, on va où ?

2 – Les tendances à la mode des animalistes, des spécistes, des végans extrémistes du monde écologique que nous connaissons aujourd’hui, sont malheureusement acceptées, je dirai même vues d’un bon œil par le monde médiatique qui va toujours dans le sens du vent, ce qui permet d’escamoter les problèmes majeurs. Le monde opportuniste est à la recherche d’une écologie qui s’approche à l’heure actuelle de la pensée unique en France et même dans les institutions internationales. Comment comprendre les grands organismes mondiaux qui reçoivent en grande pompe l’intervention de la jeune gourou scandinave Greta, sans aucune référence sérieuse, pour soi-disant motiver ou donner des leçons aux grands de ce monde. Est-elle surnaturelle ? Le vrai objectif est de chercher à créer le buzz pour calmer les autres interrogations de nos institutions mondiales, européennes et nationales. Volontairement ils mélangent tout : la nécessité d’avoir une règlementation drastique des activités vraiment polluantes, contrôlables, notamment dans les rejets dans la nature de substances et de produits polluants, la gestion impérative des émanations préjudiciables à la santé des habitants, notamment dans les métropoles. Par contre, il faut prendre en compte des évaluations sérieuses sur l’impact réel d’activités et techniques indispensables, alors qu’ils souhaitent les supprimer sans se soucier des effets secondaires de décisions inadaptées (le tout éolien), qui peuvent créer plus de dommages que d’améliorations notamment sur la population rurale. C’est la conséquence de décisions dogmatiques comme celles qu’ils veulent imposer, tant aux éleveurs qu’au monde taurin en général. Ne vous y trompez pas, les attaques diverses que nous subissons sont issues du même mouvement qui s’oriente vers plusieurs secteurs mais inspiré par des activistes concertés vers un même objectif ou des bien pensants qui n’ont plus rien à dire. Il n’est pas facile de leur faire face par le raisonnement. Vous êtes immédiatement disqualifié, quelles que soient vos références. Les tyrans de la pensée unique et les réseaux sociaux ont même traité de réactionnaire le philosophe académicien Alain Finkielkraut qui a pourtant écrit Des animaux et des hommes contre l’agriculture intensive, notamment sur les animaux. Il avait osé critiquer l’évolution de l’écologie tout éolienne et la branche animaliste.

Et maintenant, on va où ?

3 – Si nous retournons à nos soucis tauromachiques, il faut rappeler que ce n’est pas la première fois que la corrida rencontre en France des adversaires déterminés et des représentants de l’État complices, pour empêcher les traditions de notre sud de survivre. Il est vrai que les idées jacobines ont gouverné la France depuis des siècles. Certes, la situation est très sérieuse et mérite toute notre attention pour être prêt à réagir mais surtout à agir dès que le danger institutionnel se précisera, s’il doit se mettre en route. Les partis politiques vont se lancer dans une reconquête des électeurs animalistes, écologistes et bien pensants pour essayer de reconstituer une majorité de gouvernement. Il faudra savoir leur répondre et leur montrer notre détermination en leur répétant Touche pas à nos traditions ! J’invite les aficionados à regarder derrière eux pour se rappeler que les gens du Sud ont du et su réagir par le passé. Rappelez-vous : le ministère de l’intérieur, et la mondanité parisienne incitée par Séverine l’égérie de l’époque, avait sorti une loi contre la corrida en 1894. Le peuple du Sud sut réagir dès le 14 octobre 1894 à Nîmes par la célèbre course de la contestation pour montrer sa détermination.

Le 17 novembre 1921 la fameuse Levée des Tridents suivie par une foule immense indignée par les décisions de l’Etat, poussé par l’intelligentsia parisienne (déjà). Il est vrai que ces deux évènements non violents étaient marqués par la présence à leur tête en 1894 de Frédéric Mistral, le Maître de Maillane, futur prix Nobel en 1904 pour Mirèio et du Marquis de Baroncelli en 1921. Ils avaient un poids important, tant sur la population que sur les politiques locaux et nationaux. Gardons notre considération et même notre admiration pour nos prédécesseurs mais sachons nous aussi réagir s’ils sont prêts à franchir la ligne continue.

Vous trouverez au Musée Taurin les affiches des appels en français et en provençal, du Comité de Défense des Libertés Méridionales et de la Fédération des Sociétés Taurines de France. Soyons lucides et préparés. La décision de la Société Pernod-Ricard de cesser son appui aux clubs taurins portant le nom de leur créateur est un signe. Vont-ils aussi fermer le circuit automobile Paul Ricard du Castellet pour les raisons financières invoquées…?
La situation en Espagne est encore plus préoccupante. Afin de se maintenir au pouvoir après les élections du 28 avril 2019, le leader socialiste Pedro Sanchez a fait un accord d’investiture avec les adversaires de l’Espagne, les Basques de Bildu héritiers de l’ETA et les Catalans d’esquerra republicana et a signé un accord de gouvernement avec les gauchistes de Podemos menés par Pablo Iglesias qui inclut la préparation d’une loi pour la défense des animaux sauvages. Vous voyez où Podemos veut entraîner les socialistes. Est-ce une priorité pour un pays qui rencontre de grandes difficultés depuis 6 ans ? Que ne ferait pas Pedro El Guapo pour conserver la tête du gouvernement qui est la base de son engagement politique ! Cette majorité qui tient à une voix achetée par des concessions inacceptables pour la nation et ses traditions tiendra-t-elle ?

Et maintenant on va où ?

4 – L’actualité taurine européenne est encore en sommeil pour apporter mon point de vue sur son avenir immédiat. Certes, je me réjouis du retour de Talavante et de Roca Rey. Ce sont des figuras dont on connaît le talent mais peuvent-ils changer ce monde qui nous passionne mais dont nous subissons le comportement qui n’est pas positif pour la corrida. Le Maestro Rafael de Paula a déclaré les corridas sont un évènement, parler de spectacle c’est le présenter comme une chose ordinaire. C’est un évènement où s’affronte le courage de l’Homme et la bravoure du Toro, dont le déroulement est règlementé depuis la moitié du XIXème siècle. Il doit permettre au torero de s’exprimer par sa maîtrise technique, qui devient artistique quand il peut dominer son adversaire. Malheureusement, si le cérémonial n’a pas changé dans ses fondements, on peut regretter que la corrida se soit trop standardisée en même temps que le toro. Il dépend des toreros d’accepter et de respecter les encastes que l’on pouvait connaître il y a encore 60 ans afin que la corrida puisse rester cet évènement où il doit adapter la lidia à des comportements divers. La corrida actuelle est devenue trop répétitive car au lieu de s’adapter aux encastes, c’est le toro que l’on a adapté à une tauromachie, certes artistique dans le meilleur des cas, mais trop prévisible. Pour répondre à ces exigences, trop de ganaderos ont voulu s’adapter et leur élevage a perdu tout le fond de race qui le caractérisait. Même l’aficion a eu sa part de responsabilité, demandant des faenas trop longues qui de plus baissent d’intensité quand le toro part vers les planches : se raja.

Si on peut se réjouir de l’apparition de nouveaux élevages comme les magnifiques Pedraza de Yeltes de notre dernière Feria, trop ont disparu ou périclité ou se sont standardisés. Si la corrida rencontre des adversaires virulents ou opportunistes, toutes ses composantes devraient se ressaisir pour qu’elle puisse résister de l’intérieur.

Et maintenant, on va où ?
Ma question initiale est vraiment d’actualité !

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 81 – janvier 2020