éditorial novembre 2021

BIENVENUDO A LA PLANETA TIERRA

La temporada se termine en Europe avec des résultats influencés par la situation sanitaire que nous subissons depuis 2 ans. La pandémie a eu des conséquences économiques très lourdes à supporter, en particulier dans le monde taurin.

Dans la corrida, nous savons tous que le toro est l’élément principal. Le blocage imposé en Europe par l’inactivité de la majorité des plazas en 2020 (90 corridas contre plus de 800 en 2019) a limité fortement la quantité de toros combattus. L’âge des bêtes lidiées en 2021 a dépassé largement les 5 ans. L’âge influe tant sur leur physique (poids et trapio) que sur leur mental. Le bravo peut développer progressivement un comportement plus nerveux, plus malin et présenter plus de genio dans son combat dans l’arène. En conséquence, le nombre de toros de près de 6 ans (interdits d’être lidiés en public) a augmenté en 2021 dans les ruedos. Plusieurs ont été tués à puerta cerrada ou sacrifiés à l’abattoir ou ont couru dans les rues (bous al carrer) dans les pueblos traditionnels. Malgré ce, nous avons vu sortir des toros chargés de kilos peu compatibles à leur mobilité ou des toros qui se rendent compte rapidement de l’objectif artistique des toreros. Il faut bien reconnaître quand même que plusieurs toros de cet âge ont su garder leur mouvement dans le ruedo. Les difficultés ont été aggravées par les décisions du gouvernement (socialo-chaviste) qui n’ont pas amélioré la situation économique des taurins par l’absence d’aides tant au niveau culturel et social (comparativement à tout le monde du spectacle), qu’au niveau de l’élevage. Ce comportement a fortement pénalisé ses acteurs : toreros, novilleros, banderilleros, ganaderos et les personnels du campo.

Heureusement, sur le plan artistique, malgré toutes ces contraintes, les toreros ont connu des tardes importantes avec une volonté plus intense que les années antérieures. C’est le cas de Roca Rey, Manzanares, Luque, Juli, Ferrera, Aguado… qui ont mis en exergue leurs qualités dans diverses suertes du toreo. Face aux corridas exigeantes, l’aficion a remarqué Emilio de Justo qui continue son étonnante progression, Manuel Escribano qui reste le spécialiste des ganaderias prestigieuses de Victorino Martin et Miura. Observez bien en 2022 le jeune Sergio Serrano qui a surpris, outre ses compatriotes dans la féria d’Albacete, plusieurs arènes des provinces manchegas et de Madrid.

La grande majorité de l’aficion et des professionnels a noté avec joie l’apothéose des temporadas 2020 et 2021 de Jose Antonio Morante de la Puebla. Ils ont apprécié ses qualités exceptionnelles et son génie. Je l’ai vu à ses débuts précoces, novillero sans picador, dans les pueblos sévillans où il toréa sa première piquée à Guillena (Séville), à moins de 16 ans, avec un physique quasi enfantin. Il confirma rapidement les espérances de l’aficion des bords du Guadalquivir et prit l’alternative à Burgos en avril 1997, ses mentors ne voulant pas lui faire prendre l’alternative à la Maestranza. Il confirma rapidement son adaptation au toro de 4 ans dès sa première temporada. Le 29 avril 2000 à la Maestranza, alors qu’il a déjà coupé 2 oreilles à son premier, le public attend le sixième pour le triomphe de la Porte du Prince. Dès le début, après son travail exceptionnel à la cape, il attaque sa faena avec détermination par deux séries de naturelles étonnantes, suivies par de précieuses trincheras. Il reprend la muleta dans la main gauche pour exécuter cette passe géniale très sévillane, exceptionnelle mais très dangereuse, El Cartucho de pescado. Morante, très décidé, cite de face, tient la muleta à mi hauteur repliée autour du palo, comme un cornet à poisson, avant de l’ouvrir subitement, quand le toro se lance après son cite de 10 mètres pour une nouvelle passe de la gauche. Malheureusement, il est pris dans une cojida importante avec deux trajectoires dans la cuisse. Le torero est emporté à l’infirmerie avec une grande émotion dans le public. La faena avait été impressionnante dès le début mais Morante n’ouvrit pas la Porte du Prince, ce que tout le monde attendait.
Cet incident majeur dans la carrière du jeune torero de la Puebla del Rio va perturber le génial sévillan, avec des hauts et des bas pouvant aller jusqu’au fracaso. Il dut même subir des traitements lourds aux Etats-Unis pour soigner des périodes dépressives importantes.

Je termine cette période dramatique qui lui a fait connaître parfois des attitudes difficiles avec un public désenchanté. Pourtant, le torero de la Puebla montrait encore des grands moments, surtout à la cape et même des instants exceptionnels à la muleta, venus du passé. Il remit notamment à l’honneur la passe de la Silla que Rafaël El Gallo exécutait, citant le toro avec la muleta assis sur une vieille chaise andalouse. Morante l’utilisa aussi pour provoquer la charge du toro avant de poser une paire de banderilles.
Pour comprendre le personnage, lisons ses déclarations : Un torero génial doit être un homme obsédé par le passé, Dans la tauromachie, il faut toujours regarder derrière, Etre moderne ne correspond pas et ne cadre pas avec cette profession. Progressivement, la situation s’améliore pour le Maestro et ses dernières temporadas ont montré une nette évolution dans son comportement, tant en dehors que dans les arènes, notamment cette année. Morante vient de se voir attribuer les récompenses majeures pour 2021 :
– Triomphateur de la Feria de Séville
Oreja de Oro de Clarin
– Prix National de Tauromachie avec le commentaire du jury La singulière personnalité créative d’un artiste qui recréé et renouvelle le toreo classique pour le public actuel.

Il a toréé le plus grand nombre de corridas de l’escalafon 2021 avec le plus grand nombre de trophées. Morante a voulu décorer ses actuations de cet éclat qui rend spécial ceux qui le possèdent. Alors que dans les époques moins brillantes il a pu chercher au début si le toro pouvait lui servir, Morante dans ces dernières temporadas a démontré sa volonté de dar la cara et celle de triompher. Récemment, il est intervenu dans des conférences notamment devant les aficionados madrilènes du 7, association du Toro de Madrid : Il est bon qu’il existe un tendido critique mais parfois il est trop cruel dans sa manière de s’exprimer. Personne n’a pu lui faire une remarque contraire. Comme il a pu dire dans d’autres circonstances : Gérer ce monde est un summum. Chaque époque a eu son monarque : Pepe Hillo, Francisco Montes Paquiro, Lagartijo, Joselito, Belmonte, Manolete, SM El Viti, Jose Tomas… Actuellement Morante… Cette temporada 2021 a été exceptionnelle pour le torero de la Puebla del Rio : Séville dont je vous ai déjà parlé et ses moments historiques, Malaga, Jerez, Madrid, Jaen… Tout lui paraissait facile mais il conservait sa profondeur, sa génialité et son désir de triompher, même devant les ganaderias que ne toréent plus les figuras.

Des projets de la temporada 2022 sont déjà annoncés dont 3 corridas pour la Feria de Jerez. Morante a déclaré qu’il n’acceptait de participer à l’exceptionnelle corrida-concours du 23 juillet que si les puyas officielles étaient changées. Objectif : ne pas affaiblir les toros et conserver les trois piques d’une corrida-concours de catégorie.
Morante est de retour avec sa personnalité, ses déclarations, sa volonté de revenir aux pratiques du toreo sévillan du XIXème siècle : Bienvenido a la Planeta Tierra.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 102 – Novembre 2021 – photos Stefan Guin