UNION TAURINE BITERROISE

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éditorial fevrier 2022

« LOS CALIFAS DE CORDOBA»

L’Andalousie est considérée par la majorité des aficionados européens comme la zone de prédilection du toro bravo et de la corrida sur le vieux continent. Séville est la capitale de la Province et de la Communauté Autonome Andalouse, tant pour son importance administrative et politique des zones urbanisées de la basse plaine du Guadalquivir, que pour la richesse de son agriculture, ses riches territoires touristiques, notamment des rivages océaniques. Si de nos jours, cette préséance indéniable a apporté à la capitale Bética beaucoup de prérogatives sur toutes les autres capitales provinciales d’Andalousie, on ne peut nier le prestige des autres territoires majeurs maritimes, Cadiz et Malaga. De même, les cités de Cordoue et Grenade qui ont connu l’influence maure pendant leur occupation de l’Espagne du Sud, ont gardé les traces indélébiles de la culture hispano-mauresque démontrant la richesse économique et culturelle de ces régions pendant plusieurs siècles, se prolongeant pendant la Reconquista majeure du XIIIème siècle à partir de la victoire de las Navas de Tolosa en 1212. Cette époque luxuriante pour Cordoue est reconnue par tous les spécialistes, notamment par le classement du centre historique au patrimoine mondial de l’UNESCO. La devise espagnole de la ville Casa de guerrera gente y de sabiduria clara fuente (Demeure d’une guerrière population et de sagesse claire fontaine) exprime tout à la fois la capacité de lutter de cette cité et la richesse de ses penseurs historiques dont les philosophes d’origine romaine Sénèque et Lucain et les penseurs du monde arabe, Averroès et Maimonide. Cela sous-entend Cordoue comme une cité plus austère que Séville. On rattache à Séville dans l’expression de sa culture et de sa tauromachie, un caractère plus facile, plus léger malgré son imposante Semaine Sainte. L’aficion taurine marquée par l’histoire et les toreros historiques du XIXème siècle, décida de décerner le titre honoraire de CALIFE à des toreros exceptionnels cordouans de naissance, marqués par une carrière hors du commun. Ils ont fait l’histoire de cette terre en souvenir du Royaume Maure de Cordoue et dans le monde taurin. Il est vrai qu’ils ont marqué leur époque :

1er Calife de Cordoue : Lagartijo (1841-1900)

Comme de nombreux toreros des XVIIIème et XIXème siècles, il commença sa carrière comme subalterne de cuadrilla. Il fait remarquer son élégance unique et sa perfection artistique. Torero complet, admirable à la cape, inégalé aux banderilles, à la fois dominateur et artiste avec la muleta. On remarqua avec sa cape, sa larga cordobesa pour conclure les séries en s’éloignant lentement avec la cape sur l’épaule. Son point faible resta son coup d’épée même si sa media lagartijera placée dans le haut du garrot était efficace. Elle est utilisée parfois encore de nos jours. Il commença sa carrière dans les cuadrillas infantiles avant de passer par toutes les étapes de la profession jusqu’à son alternative à 24 ans. Matador de toros pendant 28 ans, il participa à 1632 corridas et tua plus de 4500 toros. Il était admiré par ses compagnons de cartel, notamment Frascuelo, le torero de Grenade ou son compatriote le jeune Guerrita qui déclara : on est payé du prix de sa place à le voir seulement au paseo. Son surnom de Lagartijo (petit lézard) correspondait certainement à une habileté supérieure.

2ème Calife : Rafael Guerra Guerrita (1862-1941)

Son nom est inséparable de l’histoire des toreros originaires de Cordoue. Son père étant concierge des abattoirs, il commence très jeune dans des capeas et continue comme subalterne de matadors. Banderillero extraordinaire, il débute dans les cuadrillas de figuras historiques : Fernando El Gallo et Lagartijo qui l’appréciait pour ses actuations dans le ruedo. C’était la représentation idéale du torero largo qui dominait toutes les suertes avec aisance et sa connaissance des bêtes. Maître incontesté de la tauromachie de 1888 à 1899, sa carrière va être marquée de triomphes importants. Comme souvent, cette supériorité qu’il affichait, commença à lui apporter l’hostilité d’une partie du public au point qu’il décida tout à coup de se couper la coleta. Il déclara ce jour-là en 1899 : Je ne m’en vais pas des toros, on me chasse.

3ème Calife : Rafael Gonzalez Machaquito (1880-1955)

L’arrêt inattendu de Guerrita laissa un vide et en l’absence de figuras, le jeune cordouan employé des abattoirs va démontrer un courage exceptionnel affrontant les toros les plus forts. Les empresas compensèrent la période artistique défaillante par le combat exceptionnel du Cordouan qui réduisait les toros les plus violents dans des corps à corps impressionnants qu’il concluait par des estocades spectaculaires en se jetant sur les cornes. Il sut maintenir ce comportement et cette émotion pendant les treize années de sa carrière (temporada 1904 : 100 corridas). Il se retira en 1913 après avoir donné l’alternative à Juan Belmonte.
Son nom reste toujours à la mode grâce à la marque fameuse d’un anis sec imprimée de la photo du Maestro.

Nous arrivons dans une autre génération née au début du XXème siècle :

4ème Calife : Manuel Rodriguez (1917-1947).

Il porte l’apodo de MANOLETE comme son père et son grand-père et issu d’une famille de toreros dans une situation précaire après le décès du père et de ses oncles dans le ruedo. Comme les jeunes du quartier, il jouait dans les arènes et fit partie rapidement d’une troupe de toreros comiques. Sa rencontre avec son futur apoderado, Jose Flores Camara, aura un rôle majeur dans son comportement dans le ruedo. Nous sommes en pleine guerre civile en Espagne qui traverse des années agitées depuis 1936 avec la création de la République Espagnole. Ancien matador cordouan lui aussi, Pepe Camara va profiter de la période particulière que vit l’Espagne divisée, pour faire évoluer le toreo du jeune Manolete vers le spectaculaire que paraît suivre le goût général du public. Dès que les arènes ouvrent, il constate que le résultat est supérieur à ses espérances puisqu’il remplit les gradins. Après son alternative à Barcelone, la confirmation en octobre 1940 à Madrid est triomphale. Dès 1943, Manolete est le premier à l’escalafon. Contrairement à ses prédécesseurs Lagartijo et Guerrita qui se caractérisèrent par une tauromachie élégante, parfaite dans toutes les suertes, même en banderilles, qualifiée de l’adjectif largo, Manolete se distingue par un répertoire corto, avec une émotion unique dans sa faena de muleta. Ce n’est pas une appréciation qualitative mais technique pour son répertoire. Son admirable courage lui apportait la force morale d’attendre la charge des toros jusqu’à la limite du possible, certains parleront de l’impossible !!! C’est un changement total dans l’évolution du toreo que le sévillan Belmonte avait devancée par son toreo ferme, recevant la charge. Manolete lui, par une marche anticipée en direction de la corne contraire, oriente d’avance la trajectoire du toro. Quand le toro ne chargeait pas, Manolete marchait littéralement sur lui, se positionnant à la pointe de la corne pour déclencher l’attaque du toro. Il ne faut pas négliger l’interprétation artistique exceptionnelle, le corps droit, le geste lent, la gravité de son visage et sa sérénité austère et héroïque. La mort tragique de Manolete suite à la cornada du Miura Islero dans les arènes de Linarès, va créer une onde de choc énorme en Espagne et au Mexique. Même si le torero de Cordoba n’a jamais toréé en France à cause de la guerre civile, de la deuxième guerre mondiale et de la fermeture des frontières par Franco, il est admiré par l’aficion française auprès de laquelle il conserve un impact spécial. A partir du 8 juillet, Béziers et l’Union Taurine Biterroise vont honorer, au Musée Taurin, le 75ème anniversaire de sa mort par l’exposition Soñando de un sueño soñe du sculpteur madrilène Jose Puente Jerez.

5ème Calife : Manuel Benitez El Cordobès (1936)

Il naît dans la province de Cordoue à Palma del Rio. Orphelin de père et de mère, il est élevé par sa sœur Angela. Il est passionné par le combat avec les jeunes toros dans le campo, de nuit (furtif) mais il est confronté à beaucoup de problèmes pour toréer au point de sauter dans le ruedo, espontaneo. Sa rencontre avec Rafael Sanchez El Pipo lui permet de faire ses débuts avec picador à Cordoue le 7 août 1960. Le public est étonné par son courage inattendu, incroyable… malgré plusieurs volteretas. Le Pipo est surpris par la réaction des aficionados et investit dans une grande campagne de communication et publicitaire qui a des effets importants et rapides dans toute l’Espagne. El Cordobès attire aux arènes un public populaire dès son alternative en 1963 à Cordoue confirmée en 1964 à Madrid. L’engouement des cordouans pour la corrida a fait naître les nouvelles arènes El Coso de los Califas avec une capacité de 17000 places qui fut inaugurée par El Cordobès en 1965. Manuel Benitez Perez a inventé un style totalement différent de celui de ses 4 célèbres prédécesseurs cordouans. Peu présent à la cape, il va étonner avec la muleta par des passes surprenantes et personnelles basées sur ses qualités physiques et une grande capacité de flexibilité de ceinture qui va lui permettre un toreo spectaculaire avec le liant de ses passes de muleta. Son comportement dans la lidia le distingue de ces « ancêtres » où la maîtrise était prioritaire. Il apporte une sensation de tremendisme avec ses attitudes typiques qui portent sur le public. Manuel Benitez El Cordobès a marqué cette époque. Il fut le premier à recevoir le titre de Calife du Toreo de son vivant, tant son impact fut important sur l’ensemble de la population. L’attribution de ce titre honoraire et prestigieux fut l’objet de critiques de la part des aficionados puristes qui ne retrouvaient pas le style de l’andaloucisme cordouan, marque de fabrique des toreros déjà revêtus du titre de Calife del Toreo.
Depuis le début des années 70 qui vit l’arrêt réel de la carrière d’El Cordobès (malgré des reprises intermittentes), Cordoue n’a pas connu de torero avec le même impact, le même caractère typique, avec ce style d’andalous des hautes terres plus rudes que ceux de Séville et de Jerez. Ils correspondaient bien au titre symbolique qui leur fut attribué.
Cependant, au début des années 90, Juan Serrano Finito de Cordoba, descendant d’une famille du campo cordouan, prit une alternative massive à Cordoue. Je me rappelle ses seguidores qui venaient le soutenir à la Real Maestranza de Sevilla. Il marqua l’aficion dès son début en novillero par la qualité de sa tauromachie, son temple et la classe de sa fameuse main droite. Les premières années de sa carrière ont déchaîné une passion exacerbée chez ses compatriotes qui voyaient en lui le nouveau Calife. Finito fut un excellent torero dont la finesse, comme le dit son apodo, lui permit de grandes tardes (premier de l’escalafon en 2001 et 2002 avec plus de 100 corridas). Sa carrière est marquée par de nombreux indultos adaptés à son style face à des toros braves et nobles. Malheureusement, Finito de Cordoba, torero élégant dans le ruedo jusqu’à ses trajes de tercio pelo (habits de velours), n’avait peut-être pas le caractère endurci des porteurs du titre célèbre.
Quelques temps après, un jeune cordouan intéresse l’aficion par son style classique. Jose Luis Moreno se présente comme novillero à Madrid en 1995 et prend son alternative en 1996 à Cordoue avec Enrique Ponce comme parrain et Finito de Cordoba comme témoin. Cartelazo ! Il commence sa carrière brillamment et intéressait aussi bien l’aficion que le monde professionnel. Fin 2001 il totalisait 160 corridas. Jose Luis Moreno ne put confirmer à son niveau des qualités indéniables qu’avaient remarquées les aficionados classiques. Il est pourtant sorti 7 fois en triomphe du Coso de los Califas (arènes de 1ère catégorie).

Les cinq personnages extraordinaires, détenteurs du titre honorifique de Califa de Cordoba, ont démontré dans leur vie un comportement extrême. Leur personnalité est attachée au territoire qui les a vu naître où les civilisations après des siècles d’affrontements, ont su créer ce caractère cordouan si particulier.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 105 – Février 2022

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