Édito n° 17 – Janvier 2026

ILS ONT FAIT CONNAÎTRE LA CORRIDA EN FRANCE

Les prémices

La Ville de Bayonne a connu, dès le XVIIIème siècle, des spectacles taurins organisés notamment à l’occasion de visites et d’événements princiers liés à l’Espagne voisine. Des jeux se déroulaient aussi dans les rues où la population courait les vaches et les taureaux vers les abattoirs. La première représentation officielle fut organisée en 1701 à l’occasion de la visite de Philippe V, nouveau Roi d’Espagne, petit-fils de Louis XIV.

La première corrida de toros espagnole en France eut lieu à Bayonne le 21 août 1853, facilitée par la présence sur la côte basque de la famille impériale, Napoléon III et Eugénie de Montijo, espagnole d’origine aristocratique. En 1854, la résidence officielle d’été de la Cour Impériale à Biarritz va jouer un rôle important dans l’évolution du territoire basco-landais, de ses traditions et des plantations de ses forêts de pins maritimes (un millier d’hectares sur le territoire pour assainir ces zones).

Les écrivains voyageurs

Dès la fin du XVIIIème siècle, plusieurs personnages culturels représentatifs de l’époque, ont joué un rôle important dans la connaissance de la corrida espagnole en France, grâce à leurs écrits sur leurs voyages et séjours dans les terres hispaniques, attirés par la vie et les coutumes de la population espagnole. La place de la corrida dans leurs récits et les marques d’admiration, on pouvait même parler d’éblouissement, montre qu’elle les a touchés lorsqu’ils ont assisté à ce spectacle extrême, puissant et grandiose. La lecture du déroulement précis de la corrida espagnole du XVIIIème siècle attire les intellectuels, tant par les textes de l’illustre Théophile Gautier, écrivain, poète et critique d’art, que par ceux de Prosper Mérimée (1831) “Cruel ou non, le spectacle est si intéressant, il produit des émotions si puissantes que l’on ne peut y renoncer, lorsqu’on a résisté à l’effet de la première séance (partie)”. Nous pourrions citer d’autres auteurs, qualifiés de Romantiques français, comme Alexandre Dumas ou Edgar Quinet qui écrivit “jamais songe ne m’a porté à l’extrémité de l’infini”.

Ces écrivains vont faire connaître la corrida à l’intelligentsia parisienne dont certains ont souvent confondu malheureusement art et politique. Cela attira l’intérêt de Georges Bizet pour l’opéra de Carmen, d’après l’œuvre de Prosper Mérimée, dont le toréador “Escamillo” est un des rôles majeurs. Il est fêté dans le monde 150 ans après sa parution à l’Opéra-Comique.

Parmi ces personnages “découvreurs”, j’ai retenu ceux qui par leurs textes clairs et précis ont introduit en France la connaissance de la corrida il y a 200 ans. Leur style et leur vision différent mais ils montrent aux lecteurs actuels que leurs analyses sont toujours valables, en écartant le rôle du “peto” protecteur du cheval et du picador. 

Théophile Gautier

Après son livre “Voyage en Espagne” paru en 1843, il introduit dans son recueil la “Peau du Tigre” (1866), la description détaillée des corridas de taureaux. Il démontre qu’il a compris, dans le détail, le principe et le déroulement de l’affrontement Toros-Toreros au XIXème siècle en Espagne. Dès le début, il affirme que la corrida est un spectacle noble, héroïque et digne d’un peuple vaillant qui a démontré la supériorité du courage “éclairé” sur la force brutale. Quant au torero, il précise que ce personnage est bien un héros “dans la force du terme”. Théophile Gautier précise qu’en 1830, le Roi Ferdinand VII a créé l’École Taurine de Séville. L’objectif est de former les jeunes débutants pour éviter les comportements suicidaires et les préparer à affronter et tuer le toro avec l’espada, dans les règles de l’art. L’historique Pedro Romero, réputé pour sa maîtrise de la lidia et son efficacité dans la suerte a matar, fut nommé à sa tête. Le but était de leur permettre, en 3 ou 4 ans, de paraître dans la plaza avec une expérience sensée, pour faire face aux taureaux puissants, violents, agressifs et très variables de comportement. Théophile Gautier ajoute que plus tard, certains maestros célèbres passèrent par le poste de banderilleros capeadores avant de devenir “espadas”. A la même époque, les fameux Pepe Hillo et Francisco Montes “Paquiro”, ont écrit des traités pour analyser les qualités que doivent avoir les toreros pour utiliser les leurres et apprendre à connaître et apprécier les taureaux sauvages combattus dans l’arène.

FRANCISCO MONTES "PAQUIRO"

L’écrivain, dans son Traité de Tauromachie, explique avec précision, le comportement de la bête dans l’arène : “aplomada” (lourde), de “muchas piernas” (rapide), franche ou sournoise, la vue basse ou longue… Ces détails qu’ignore encore de nos jours une partie du public.

Il nous rappelle que ces taureaux ne doivent pas préalablement intervenir dans une plaza car ils peuvent manquer de franchise (“sencillez” – simplicité). C’est par un taureau de cette nature que le fameux Pepe Hillo fut tué (Madrid 1801). Précisons que dans certaines arènes, tous les taureaux n’étaient pas mis à mort et pouvaient, malheureusement, revenir, particulièrement pour les sobresalientes.

GOYA édito UTB 017
MORT DE PEPE HILLO

Théophile Gautier démontre qu’il n’est pas un simple spectateur. Grâce à ses relations dans le monde taurin, c’est un vrai aficionado averti qu’il appelle lui-même les “dilettantes” (amateurs). Il décrit dans le détail les costumes du picador et des capeadores très proches de ceux que nous voyons de nos jours dans le ruedo avec la cape. Les “suertes de capa” les plus utilisées s’appellent déjà la véronique, la navarra, les recortes et les galleos avec leur utilisation esthétique, sans oublier les astuces pour échapper aux comportements très agressifs et changeants de certains taureaux. L’espada (matador), déjà “vêtu d’un costume d’une grande élégance et souvent d’une grande richesse”, se sert de la muleta pour exciter le taureau et lui donner le change et surtout “l’humilier” en lui faisant baisser la tête, recours contre les taureaux revêches et sans franchise. Le rôle du picador est décrit avec précision ainsi que l’effet violent et sanguinaire des cornes de ces toros sur les chevaux non protégés. La technique et la force du cavalier sont mises en valeur pour continuer l’affrontement malgré la gravité des éventrations sur ces “rosses” qui sont souvent tuées dans le ruedo. La lance de six à sept pieds (1,80 m à 2 m), garnie d’un fer de “deux à trois pouces” (,5 à 6,5 cm) a pour objectif de piquer et “d’irriter” l’animal mais non de le tuer, contrairement à la lance des siècles antérieurs.

Théophile Gautier a pris connaissance, pendant ses voyages, des qualités que doivent posséder les banderilleros et surtout l’espada dans l’objectif de préparer la mise à mort du toro. Dans la corrida qu’il a connue, l’espada n’intervenait pas activement avant la fin des banderilleros. Il restait, en apparence impassible, mais ne cessait de surveiller les qualités et les défauts du toro et ses habitudes en répondant aux sollicitations de la cuadrilla. Gautier considère que les qualités premières du torero sont “el valor” (le courage), la légèreté (agilité) qui doit lui permettre d’échapper aux charges violentes et désordonnées de la plupart des taureaux de cette époque et la parfaite connaissance de sa profession. Pour lui, les deux premières naissent avec l’homme et la troisième s’acquiert. Il ajoute “sans la valeur (bravoure), il ne pourra pas être torero mais il ne faut pas arriver à la témérité, sans évoluer vers la peur (la couardise).

Théophile Gautier a réalisé une description technique précise de la corrida de toros espagnole des XVIIIème et XIXème. Il la maîtrise parfaitement par ses contacts avec le peuple espagnol et le public des arènes qu’il a apprécié dès ses premiers voyages “tras los montes”. Je pense qu’il a approfondi les tenants et les aboutissants de ce spectacle par ses connaissances avec les espadas, notamment avec le fameux diestro andalou Francisco Montes Paquiro qui a formalisé et discipliné la corrida espagnole dès 1836 dans son “Traité de Tauromachie” qui inspira les premiers règlements officiels. Montes a fait évoluer considérablement la fiesta brava en imposant un ordre, une harmonie plastique qui lui ont permis de donner à ce spectacle unique une image mondiale.

J’estime que, tant dans les détails des gestes que dans les motifs exposés par notre écrivain, le lecteur a pu prendre connaissance de ce combat et de la lidia il y a plus de deux siècles. À part le changement officiel concernant la suerte de pique (1928) avec la protection du cheval et du picador par le peto et les détails de la pique, tout est clairement expliqué. Les explications des suertes de muerte sont claires et n’ont pas évolué d’autant plus que les armes du matador, épée et muleta, sont restées quasiment les mêmes. Les descriptions des pratiques des espadas dans la technique du “toro a recibido” (a recibir) et de l’estocade “de vuela pies” sont claires. Les variantes, peu utilisées de nos jours, correspondent à des toros très agressifs, mansos ou très désordonnés dans leurs charges dont le maestro devait se débarrasser.

La description de la tauromachie par notre voyageur natif des Pyrénées françaises, paraît un brillant cours professoral précis qui nous permet d’évaluer l’action de tous les intervenants de la corrida des XVIIIème et XIXème siècles en Espagne. Son arrivée officielle en France en 1853 par le Pays Basque et les Landes, se propagea normalement vers les zones méditerranéennes qui disposaient des deux plus grands cirques romains en France, dans des régions qui connaissaient déjà les toros de race camargue et les jeux populaires qui permettaient aux hommes vigoureux de montrer leurs capacités physiques et leur adresse, notamment dans les fêtes des agglomérations des zones rurales.

La corrida espagnole s’est implantée lentement dans ces territoires que les Pouvoirs Publics ont mis 150 ans à admettre officiellement dans nos “terres de traditions”.

Si Théophile Gautier a été parmi les premiers écrivains à faire connaître par plusieurs parutions la corrida de toros en Espagne, il m’a paru nécessaire de voir comment d’autres ont connu le spectacle corrida sous toutes ses formes.

J’ai été étonné de lire, dans le récit d’Alexis de Valon, “La Decima Corrida de Toros” qui parut dans la Revue des Deux Mondes en 1846, un reportage d’un jeune français de 27 ans qui découvre Madrid, au bout d’un voyage de cinq jours depuis Paris, où il pénètre la vie de la capitale espagnole, plutôt décevante à ses yeux. Ce sont les écrits pleins de verve de Prosper Mérimée et de Théophile Gautier qui ont excité son intérêt pour les combats de taureaux qui étaient “les curiosités péninsulaires les plus piquantes”. Il a aussi pris connaissance du livre de Francisco Montes et ajouté des connaissances sur les époques antérieures où les seigneurs affrontaient les taureaux à la lance du XII au XIIIème siècle, ce qui fut interdit par le Roi Philippe V avant les débuts de la corrida de l’homme à pied que nous pouvons voir dans la Tauromaquia de Francisco Goya.

Notre voyageur érudit va être témoin ce lundi du mois de mai 1845, par un soleil radieux, d’une “tragédie qui lui parut plus émouvante que les drames de Shakespeare”.

La corrida se déroulait tous les lundis “si el tiempo lo permite”. Le jeune Alexis est séduit le matin par un changement complet de la cité madrilène. La population est vêtue de fête avec ses chevaux et attelages qui se dirigent vers la Porte d’Alcala, siège des arènes. La corrida de toros qu’Alexis de Valon  (Vicomte de son état) va décrire dans le détail, est similaire à celle que le Maître Théophile Gautier a présenté dans son texte sur la tauromachie. Son style est très différent, tant par les réactions de notre chroniqueur enthousiaste mais parfois effrayé, que par son langage encore plus romantique et emphatique accentué par le comportement du public. Après le cérémonial et le paseo avec les trois picadors en tête, il nous décrit la sortie du toril d’un toro superbe qui se précipite “animal énorme dont chaque mouvement trahissait à la fois la force prodigieuse et la légèreté surprenante”. Sollicité par les “chulos”, le toro part du centre du ruedo et détruit la barrière alors que le second chulo, poursuivi à son tour, se sauve de la même manière mais le “taureau au lieu de se jeter contre le mur de bois s’arrêta et fit un bond énorme et franchit la barrière. Il n’est pas un cheval au monde qui puisse faire un tel saut de près de six pieds de haut” (près de 2 m). “À la vue du premier cavalier qui l’attendait immobile, il s’arrête un instant puis, courant tête baissée, il put frapper le cheval en pleine poitrine, sa longue corne toute entière, comme un poignard, les soulevant d’une vigueur inconcevable… il les lança contre la barrière”.

Notre écrivain aficionado, surpris, décrit “En ce moment, un frisson courut tous mes os et je me sentis pâlir. Je m’étais attendu à un combat véritable… mais j’avais mal deviné et il est impossible de pressentir l’émotion poignante qui vous attend à la vue de ce drame réel”. Il faut noter qu’après cette pique, la foule hurla “Bueno toro, bueno toro !!”. De Valon, effrayé, admire le picador Gallardo et précise que “les picadors rarement blessés directement par le taureau meurent des suites de quelque chute affreuse”. Le fameux Sevilla (ami de Prosper Mérimée et connu de Théophile Gautier, était mort malheureusement l’année précédente. Le combat continuait avec Gallardo sur un autre cheval mais le public demanda le changement aux cris de Banderillas ! Banderillas ! Alexis de Valon suit dans le détail les paires de banderilles avec des banderilleros qui “sautaient au-dessus des cornes au risque de s’empaler”. El Chiclanero fit même mieux : “Poursuivi, il se retourna brusquement, regarda le taureau qui s’arrêta comme fasciné par ce regard, salué d’une salve d’applaudissements”.

Dans la description de la faena de muleta, notre auteur-voyageur explique avec précision et lucidité que la pratique de cette tauromachie est, pour les toros, l’impossibilité de voir de face puisqu’ils ont leurs yeux sur le côté de la tête.

Alexis de Valon décrit l’utilisation de cette muleta par le maestro face au toro “Quand l’espada s’avance droit devant le taureau… il lui donne le change et le fait fondre sur les plis flottants de la muleta, tandis qu’il l’esquive en l’écartant de son corps. Cette muleta est donc un véritable trompe-l’œil”. Furieux d’avoir été trompé, il revient à la charge et le matador s’esquive de la même manière. “À la troisième passe qui doit être la dernière, le taureau est plus avisé et dangereux. Il s’arrête tête baissée devant le torero et semble calculer son élan… “En ce moment, votre cœur roule dans votre poitrine et votre respiration s’arrête». Tout à coup le taureau s’élance, l’homme part, un choc a lieu, la longue lame disparaît jusqu’à la garde entre le garrot et la nuque du taureau qui tombe à genoux ou qui se cabre en beuglant…”.

Cette description détaillée avec la verve et la passion d’Alexis de Valon, qui découvre la corrida, est émouvante. Il paraît évident qu’il a reçu les conseils de ses amis espagnols et de professionnels pour arriver à une telle connaissance qu’il transmet aux lecteurs français dans ce récit exceptionnel de la corrida à Madrid en mai 1845.

Dans la course relatée dans cet ouvrage, il y avait 8 taureaux dont 4 à la charge d’El Chiclanero et 4 autres destinés à l’épée des sobresalientes (doublures). J’ai choisi le déroulement du combat de ce premier taureau par notre Vicomte. Il m’a paru le meilleur pour faire connaître les corridas espagnoles de cette époque. De Valon nous fait remarquer que lorsqu’un taureau, d’une force extraordinaire et d’un courage indomptable, fait des prodiges dans le ruedo, le public entier demande sa grâce que le Président accorde quelquefois. Alors, le taureau retourne au champ avec pour objectif d’améliorer la race que notre ami parisien estime déjà la plus belle d’Europe. Notre voyageur aficionado enthousiaste et exalté, propose que l’on importe à Paris ces drames vivants. Ils auraient un “succès immense et le Champ de Mars ne serait pas assez grand pour contenir la foule” !!

UTB - EDITO octobre 2025 001
FRASCUELO

L’épisode de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 amena la corrida à Paris dans deux arènes : celles du Bois de Boulogne et surtout celles de la Rue Pergolèse avec 22 000 places dans une arène couverte par un dôme vitré. Elle fut construite avec l’autorisation ministérielle de réaliser des corridas espagnoles, même avec la mise à mort : 41 corridas organisées en 1891. Malheureusement, la suppression de la mise à mort et surtout l’obligation “d’embouler” les toros ont entraîné la baisse des spectacles (25 en 1892) et la fermeture puis la destruction en 1893 des arènes. Les toreros figuras : Frascuelo, Cara Ancha, Mazzantini, Lagartijo, Espartero… étaient devenus des personnages majeurs, impressionnant les parisiens, tant dans les arènes que sur les boulevards et dans les lieux publics. L’interdiction confirmée de la mise à mort et de l’emboulage des bovins entraîne la fin de ces arènes qui déposèrent le bilan en 1893. Ces corridas ne représentaient plus le spectacle décrit par nos écrivains aficionados voyageant en Espagne de 1830 à 1870.

J’invite les personnes qui possèdent les Éditos de l’Union Taurine Biterroise (2016-2018) à lire celui de janvier 2016, résumé de la période des corridas à Béziers de 1859 à 1897 jusqu’à la construction des arènes du Plateau de Valras. Vous pourrez voir la photo de la première page de couverture de la Revue Taurine “Le Toreo Illustré” créée à Béziers en 1893. Bien que réalisée avec soin avec des correspondants tant à Dax, Nîmes… qu’à Barcelone et Madrid, cette revue ne dura malheureusement que 6 mois pour des raisons financières, avec il est vrai un numéro par semaine.

C’étaient des Aficionados d’Action !!!

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU