Édito n° 25 – Septembre 2026

VOYAGE EN ESPAGNE

Tras los Montes

 

 

J’ai choisi, pour l’intitulé de cet édito, le titre du livre du « Maître » Théophile Gautier publié en 1840 sous le titre de Tras los Montes, typique appellation pour un natif de Tarbes, capitale de la Bigorre, au pied des Pyrénées. Pour sa seconde parution, il prit le nom de « Voyage en Espagne » plus propice à attirer ses lecteurs parisiens. L’auteur deviendra un amoureux de l’Andalousie que l’on retrouve dans sa description éclatante de son passage à Cadix « On ne saurait imaginer rien de plus radieux, de plus étincelant ». Gautier va être impressionné, notamment par les paysages des lumières et la vie du monde de Tras los Montes.

La description de la corrida est une partie importante de son ouvrage tant quand il décrit le combat dans les arènes que l’amour des Espagnols pour la corrida « Les aficionados sont pour la véhémence et la furie… rien ne les arrête, ni la chaleur, ni la difficulté, ni le péril du voyage et qu’ils aient leurs places ».

De nos jours, l’aficion à la corrida en France doit avoir une grande admiration et reconnaissance pour les écrits de ce romancier-poète-aventurier qui amena en France l’initiation à la corrida qui apparut réellement 10 ans après (1853 à Bayonne – 1859 à Béziers) où nos anciens l’accueillirent avec étonnement et admiration.

Ses contacts avec Francisco Montes « Paquiro », torero historique, lui ont permis d’aborder la corrida avec des connaissances précises du combat dans le ruedo : face au toro qui attaque le picador sur son cheval et les prouesses des toreros à pied.

J’ai choisi cette référence à Théophile Gautier comme base de cet édito car j’ai souhaité, avec la mémoire du « Maître », décrire un voyage de nos jours, en recherche de la tradition et de la vie hispanique dans le monde de la tauromachie moderne et de sa civilisation. Il est vrai que je connais la Péninsule Ibérique que j’ai traversées de part en part depuis les années 60 en tant que touriste amateur de la corrida et pendant près de 20 ans dans mes activités professionnelles de commerce international sans oublier ma participation directe à l’activité tauromachique. Je dois reconnaître que sans ma passion pour le toro, initiée dans ma prime jeunesse dans le quartier des arènes du Plateau de Valras, cette vie sur les routes et chemins espagnols n’aurait pas une telle dimension. Nous avions conçu, avec mon épouse, ce voyage en voiture en direction de Malaga pour voir la corrida de Victorino et Manuel Escribano que nous avons connu enfant il y a plus de 40 ans. Nous avons continué vers les plages d’Andalousie et la province de Jaen avant de nous diriger vers Madrid retrouver le Biterro-Chiclanero Christian Parejo. Après son succès à Béziers devant les Margé, il avait l’opportunité de se présenter devant le monde taurin madrilène, trop ignoré par le système empresarial franco-espagnol.

Partis de Vendres le matin du 20 août, nous avons décidé de faire une halte de repos, après 800 kms de route, au traditionnel hôtel La Perdiz après le Despeñaperros. Nous partons le lendemain de la Carolina vers notre première destination où nous avons réservé au Malaga Palace. Nous avons retrouvé les toreros et les cuadrillas de Manuel Escribano, Emilio de Justo et David de Miranda accompagné du Maestro Enrique Ponce son apoderado. Nous visitons à pied (avec ma canne) les avenues et les rues proches de l’hôtel et nous apprécions la propreté et l’organisation de la circulation dans cette ville de plus de 600.000 habitants.

Conseillés par le personnel de l’hôtel, nous avons mangé dans un excellent restaurant de poisson Los Mellizos (les jumeaux) où la clientèle faisait la queue dans la rue quand nous finissions notre repas. Très bonne adresse.

Vers 16 H, nous nous dirigeons vers la plaza de toros de Malaga connue sous le nom de la Malagueta qui fête ses 150 ans d’existence avec un cartel majeur de la Feria : des toros de Victorino Martin face à Manuel Escribano, Emilio de Justo et Saul Fortes qui avait triomphé la veille avec 3 oreilles. La plaza, rénovée il y a près de 10 ans en gardant son style original, présente une qualité esthétique étonnante, avec plus de confort et une sûreté des spectateurs dans l’ambiance authentique des anciennes plazas espagnoles.

Manuel Escribano a montré au public les notes les plus héroïques de la Feria. Après la cornada sur le muscle tibial droit de 15 cm de profondeur, il continuera sa faena sans montrer de marques de faiblesse devant ce toro agressif et parfois imprévisible, méritant au moins une oreille non attribuée par le Président. Le chirurgien des arènes précisa qu’il devait réaliser une anesthésie générale l’empêchant de revenir dans le ruedo pour intervenir sur le 6ème. Il décida alors de toréer tout de suite son 2ème toro, avec l’accord et le soutien de ses collègues.

Devant ce second Victorino « Murallano », il démontra son courage et sa tauromachie templée et dominatrice, à l’exception des banderilles posées par la cuadrilla étant donné la blessure. Le Président lui accorda une oreille devant la pétition unanime du public qui criait « Torero, Torero !! ». Lorsque l’alguazil lui remit l’oreille, tous chantèrent « Cumple año feliz » alors que Manuel se dirigeait vers l’infirmerie après avoir déposé « cariñosamente » l’oreille au sol au centre du ruedo. Le torero et le public se sont montrés à la hauteur de l’image représentative de la corrida : grandeur et émotion face à l’agressivité et à la bravoure du toro.

La corrida de Victorino Martin a été considérée comme la plus importante de la Feria, tant par son trapio que dans son comportement, notamment celui du toro « Borracho » torée par Fortes (2 oreilles) qui a été honoré par la vuelta al ruedo. Il a été désigné par le public meilleur toro de la Feria. Certains parlent de la meilleure corrida de la temporada en Espagne.

Félicitations à l’empresa et au ganadero pour avoir choisi ce lot pour le 150ème anniversaire de la Plaza qui paraît pour le moment le plus important de la temporada lidié par Victorino. Manuel Escribano devait fêter son anniversaire ce soir-là à l’hôtel avec sa cuadrilla, sa famille et les proches. Il se trouvait malheureusement à l’hôpital dont il sortit 48 H après.

Le lendemain matin, après avoir parlé avec Manuel par téléphone, tranquillisés, nous prenons la route vers Gibraltar à Tarifa où Manuel Escribano devait toréer le mardi 23 août l’unique corrida de l’année. Cette corrida eut lieu le 31 avec le cartel initial : Escribano rétabli, Daniel Crespo et David Galan, fils du Maestro Jose Antonio Galan qui indulta un toro de la ganaderia Lagunajanda implantée dans les terres voisines de Vejer. Heureusement, nous avons profité de deux journées magnifiques accédant directement au bord de la première plage d’Andalousie de l’Atlantique où le soleil n’a pas les conséquences étouffantes que nous avons supportées cet été dans d’autres lieux. Notre voyage prévoyait de passer par Sabiote, bourgade de 3000 habitants dans la province de Jaen où devait se dérouler une corrida mixte avec le phénomène Diego Ventura, Antonio Ferrera et Manuel Escribano. Cette région comprend deux cités à l’architecture admirable : Ubeda (35 000 habitants) où nous logions et Baeza à 10 Km (15 000 habitants) qui conservent les marques d’une origine millénaire suivie d’une époque glorieuse au XVIème siècle. Ubeda surnommée capitale de la Renaissance Andalouse avec des palais, églises et couvents somptueux qui sont mis en valeur par les deux cités et la Province de Jaen. Ces cités sont inscrites au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 2003.

Cette corrida de Sabiote (8 km d’Ubeda) où El Fandi remplaçait Escribano, se déroula dans une jolie arène de 3000 places avec près de 3500 spectateurs et une banda de musica de qualité avec 70 exécutants. Le cavalier s’est montré toujours aussi exceptionnel et les deux toreros banderilleros à la hauteur malgré les excès habituels d’Antonio Ferrera dans ce type d’arènes.

Nous avons pu voir les affiches de la prochaine Feria d’Ubeda avec les cartels : Morante-Roca Rey-David de Miranda et une Rejon avec Diego Ventura et Rui Fernandez. Cette Feria se limite à deux corridas car elle correspond à la recherche de prestige d’une cité glorieuse de son passé et de son patrimoine exceptionnel. Elle est située dans une mer d’oliviers qui offre une vue exceptionnelle sur la Sierra Magina depuis les remparts de la ville que le poète historique Antonio Machado a tant admiré quand il était professeur de français. C’est à Ubeda que Federico Garcia Lorca le rencontra à ses 18 ans dans ses prémices de poète.

Nous avons repris notre voyage 48 H après en direction de Madrid où nous résidons traditionnellement dans le quartier de la Plaza Santa Ana, site du Théâtre National Espagnol, près de la Plaza Mayor et de la Puerta del Sol. C’était le dernier objectif de ce voyage avec la corrida du 27 août à Las Ventas à 21H, où Christian Parejo devait affronter les toros puissants de Pedraza de Yeltes, avec un poids annoncé entre 700 et 630 kg.

Je ne décrirai pas dans le détail les faenas du jeune biterro-chiclanero mais plutôt comment nous avons perçu la corrida. Cette nuit-là, le jeune Christian a torée comme un Maestro dans la plus importante Plaza de Toros du Monde pendant deux faenas de haut niveau, corrida reconnue comme l’une des plus importantes actuations de la temporada par la presse madrilène (A.B.C., El Païs, El Mundo…) ainsi que par les revues spécialisées. Il a été soutenu notamment par les aficionados exigeants du Tendido 7. Ils ont été convaincus par l’engagement du torero notamment face au 6ème avec son toreo de muleta très croisé avec le toro et même de face, dans une faena remarquable dans le temple. N’oubliez pas que c’est de ce tendido de Las Ventas que sortent les cris « Cruza-te » quand ils reprochent au torero de se positionner trop « profilé » pour citer et toréer la charge du toro. La pétition d’oreille au 6ème a été générale et bruyante pressant la Présidente de lui attribuer l’oreille à laquelle aurait pu se rajouter une 2ème sans les échecs du puntillero que sanctionnent parfois les Présidents. Nous étions à Las Ventas et 2 oreilles ouvrent la Grande Porte pour la sortie en triomphe. Nous n’oublierons pas qu’après avoir dominé le troisième plus compliqué et plein d’entrega avec plusieurs séries appuyées par le public, les échecs au descabelllo lui ont fait perdre une première oreille à ce toro.

Les deux faenas furent nettement les deux meilleures de la corrida, la dernière étant la plus importante tant en qualité, inspiration, qu’en engagement. Les aficionados madrilènes ont découvert, surpris, la qualité, l’engagement et la sincérité d’un torero qui faisait son second paseo de la temporada. A la sortie des arènes, le groupe des « seguidores » biterrois a fêté le succès de Christian. Tous confirmaient la qualité étonnante de son actuation qu’ils connaissent portant depuis plus de 5 ans, novillero à l’Ecole Taurine avec Tomas Cerqueira qui continue son ouvrage. Heureux, ils durent pourtant se quitter pour le repos nécessaire avant le voyage de retour qui nous attendaient dès le lendemain matin puisque le 29 août, devait se dérouler la corrida de la Feria des Vendanges de Boujan dans un mano a mano avec l’expérimenté torero mexicain El Payo et Parejo.

Christian coupa 4 oreilles, El Payo se limitant à une au 1er, perdant les trophées par ses échecs à l’épée au 2ème.

Ce voyage derrière les toros et les toreros nous a permis de revoir cette Andalousie que nous connaissons depuis plus de 40 ans. Elle a évolué mais conserve ses charmes. Quand je vois ces arènes de Malaga, pleines avec ces magnifiques toros et ce public enthousiaste, je me souviens du commentaire de Théophile Gautier découvrant la passion des aficionados espagnols au XIXème siècle « Cela n’empêche pas des moralistes doucereux et sentimentaux de prétendre que le goût de ce barbare divertissement, comme ils l’appellent (déjà !) diminue tous les jours en Espagne » (actuellement le problème est plus politisé).

Les nombreux « no hay billetes » de Las Ventas annoncés pour la Feria d’Octobre, après la San Isidro du mois de juin, rejettent à ce jour ces prévisions.

Je pense que la fréquentation des corridas par la jeunesse en Espagne démontre que lorsque l’organisation et la communication des cartels sont adaptées, l’avenir des Ferias n’est pas en danger. Il en est de même en France. La « zone de tradition » maintiendra son public si la grille de prix des entrées est maîtrisée.

Nous y reviendrons.                                                                       ———————

 

Nous vous communiquons ci-dessous le Règlement Taurin de l’Union des Villes Taurines de France et la modification 2024 du Règlement de 1972 – Article 30 – Alinéas G et H

 

Les spectateurs pourront demander l’attribution des trophées aux matadors une fois achevées leurs prestations en agitant, selon la tradition, un mouchoir blanc. Toutefois, en raison de la présence de nombreux spectateurs peu au fait de cette coutume, le Président a toute latitude pour apprécier le caractère majoritaire de la pétition faite par acclamations.

 

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU