Édito n° 22 – Juin 2026

« YOU ARE ALWAYS ON MY MIND »

« VOUS ÊTES TOUJOURS DANS MON ESPRIT »

Le chant country de Willie Nelson « You are always on my mind » reste pour moi une référence, tant pour la signification du titre que pour la mélodie interprétée par la voix légendaire d’Elvis Presley qui l’a fait connaître dans le monde en 1972.

Je l’ai choisi pour faire écho à mon engagement admiratif pour ces héros que je veux honorer dans ces lignes. Je veux rappeler aux aficionados biterrois à la corrida de toros, tous ces évènements que j’ai vécus et qui tiennent une grande place dans ma mémoire. Certes, ils ne sont pas les seuls mais ils représentent bien ma vision de la tauromachie.

Ce titre peut être appliqué à d’autres activités mais cet édito est bien sûr limité au monde de la corrida que j’ai connu dès ma jeunesse.

Je revois en premier ces personnages biterrois que j’ai vu œuvrer par passion pour la vie et la progression de la tauromachie dans nos terres dès la fin des années 50.

J’ai pu connaître Raoul Albert « Raoulet », Vincent Naquer, Christian Coll, Fernand Clergue, Yvan Combes… et le jeune André Castella. Plus tard, les valeureux Jean-Bernard Escafit, Claude Naquer… qui ont su relancer l’Ecole Taurine Biterroise qui prit la suite de celle du Club Taurin Franco-Espagnol des frères Pérez pour accueillir les jeunes biterrois passionnés par les affrontements avec les toros.

J’ai pu m’impliquer dans ce monde en appréciant le rôle de Claude Naquer (fils de Vincent) qui accompagnait le jeune Sébastien Castella (fils d’André) au début des années 90. Il sut me convaincre de proposer des anoubles ou petits becerros au jeune Sébastien dans les arènes de Palavas où, en plus des corridas, j’organisais des toros piscines dans lesquels il intervenait, en intermède, devant les vacanciers et les amateurs de ces jeux. Plus tard, j’ai vu les progrès de Sébastien à Portiragnes et je l’ai mis, avec l’aficion d’Aignan en 1997, au cartel pour sa première novillada sans picador, vêtu de lumières, alternant avec David Fandila (El Fandi) et en 1998 avec Julien Lescarret.

Depuis 1996, la Corrida de Pâques à Aignan (32) où j’ai collaboré avec les aficionados locaux, est toujours précédée d’une novillada matinale. Nous pouvons être fiers du chemin exceptionnel de Sébastien Castella, matador de toros français au plus haut niveau mondial qui débuta dans cette petite ville du Gers. Aujourd’hui, il vient de recevoir le Prix de la Meilleure Faena de la San Isidro 2026.

Dans ce chemin initiatique de la tauromachie à Béziers, quatre nouveaux élèves ont pris l’alternative de matador de toros : Tomas Cerqueira, Cayetano Ortiz, Carlos Olsina, Clemente Jaume, sans oublier le jeune andalou Christian Parejo, membre de l’école taurine.

Je ne puis citer le nom de tous les aficionados ni de tous les élèves ou pratiquants qui ont participé directement à cette aventure mais je porte à tous mon respect dans mes souvenirs.

De nos jours, je tiens à souligner les progrès du jeune biterrois Esteban Navarro. Pour sa première vraie temporada de novillero, il vient de remporter le prix Sébastien Castella de Bellegarde (30) et il a participé au Bolsin organisé dans les prestigieuses arènes de Cordoue en coupant 2 oreilles et la queue de son novillo, devant 5 jeunes d’écoles taurines espagnoles.

Le chemin est encore très long mais nous ne pouvons que l’encourager ainsi que son professeur Tomas Cerqueira.

Dans les années 50, enfant, résidant au boulevard de Genève, j’ai pu voir le public descendant à pied après la corrida, vers l’avenue Saint-Saëns. Plus tard, j’ai assisté à de grands spectacles musicaux, à des toros piscines… Mes parents n’avaient aucun intérêt pour la corrida et ce sont nos grands-pères qui nous y amenèrent quelquefois. Je me rappelle notamment la première corrida à Béziers du torero sévillan Francisco Camino en juin 1961, avec Diego Puerta qui l’accompagnera plus de 20 ans dans les ruedos. Je vis toréer souvent cette paire, par la suite accompagnée de SM El Viti. Ils étaient des toreros importants, sérieux et honorant leur image. Un jour, placé près du callejon à l’ombre, je portais mon attention sur le jeune Camino qui paraissait bien plus jeune que ses 20 ans. Je comprends pourquoi la Presse l’appela « El niño sabio de Camas » (l’enfant savant de Camas) alors que Diego Puerta a mérité son appellation de « Diego Valor ». Victoriano Valencia complétait le cartel. Sans écarter les autres toreros de grande qualité de l’époque que j’ai pu admirer, Francisco Camino reste pour moi « ma référence » de torero en me basant sur ses fondamentaux, tant avec le capote dans son style particulier que sa muleta où j’admirais le temple exceptionnel, sans oublier ses grandes estocades. Je ne me suis pas rendu compte ce jour-là de tous ces détails mais il m’avait attiré par sa différence par rapport à ses compañeros de cartel. Pour autant, il garda toujours sa discrétion, son calme et son respect du public. Je me souviens l’avoir croisé plus tard plusieurs fois à Séville, dans ce quartier des arènes, avec ses amis, vieilli par sa maladie, mais toujours aussi digne et discret.

Je n’ai pas choisi de m’exprimer pour faire valoir mes amis personnels mais sur des personnages que j’admire ; avec lesquels je me suis « croisé » dans les arènes ou au campo.

Il est certain que Paco Ojeda est resté le torero qui m’a le plus impressionné dans une corrida de toros à Béziers où il laissa un impact inoubliable sur toute l’aficion, le 17 août 1982 en compagnie de Nimeño II et du Yiyo. Le très jeune madrilène remplaçait le Maestro Antonio Chenel « Antoñete » blessé. Cette corrida présentait des toros d’Atanasio Fernandez, un peu faibles mais qui demandaient un toreo fondamental, précis et dominateur pour rester maître de son affrontement. Après nous avoir étonnés par ses passes de cape majestueuses et puissantes, Paco Ojeda s’est positionné avec sa muleta au centre du ruedo pour citer le toro, supporter sa charge longue. Il se plaçait sans bouger son corps ni perdre du terrain, pour recevoir la charge suivante dominée par le temple et la maîtrise. Au début, le public resta abasourdi. Nous venions de découvrir une autre tauromachie. Paco Ojeda fut engagé immédiatement par les arènes de Nîmes pour la Feria d’Automne et commença une carrière impressionnante qui prit le pouvoir du monde taurin en unissant la majorité, la puissance et la finesse de son art. « Je ne me suis jamais mis dans le terrain du toro, je cherche à mettre le toro dans mon terrain ». Il fit une carrière courte de matador de toros arrêtée en 1988 avant de réussir une activité de rejoneador brillante mais brève. Je suppose qu’il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas aller plus loin, plus grand. Il a voulu « convertir dans son art la force du toro en noblesse ».

Au début des années 90, j’étais à Nîmes à l’époque des novilladas sous la bulle. Je vis pour la première fois Jose Tomas de près, dans le callejon. Il substituait au cartel le novillero El Pireo (fils) blessé. Je fus surpris de son comportement où prédominait le stoïcisme face au novillo que lui avait inculqué son préparateur Antonio Corbacho. Devant cette attitude, cette maîtrise, cette quiétude et son temple qui paraissait facile, j’ai dit à mes voisins « si les toros le respectent, il a une grande carrière devant lui ».

Après son alternative au Mexique en 1995, il surprit tout le monde par cette attitude qui paraissait l’amener à « oublier son corps » pour mieux faire parler son âme. Son toreo minimaliste et épuré le fait paraître austère, quasi mystique, dans une recherche constante de l’essence même de la tauromachie. À son retour à Madrid en 1996, il devint le « roi des arènes de Madrid » (7 fois par la grande porte). C’est l’époque où les aficionados murmurent dans les gradins « il place son corps là où les autres mettent la muleta ». S’ensuit un arrêt inattendu de 5 ans à partir de 2007. Quand il revint, Barcelone devint son arène fétiche. Il sortit 17 fois en triomphe de La Monumental.

La cornada impressionnante d’Aguascalientes au Mexique où il fut sauvé par les transfusions de sang sollicitées au mégaphone des arènes, va entraîner un changement complet de Jose Tomas qui torée très peu (moins de 5 corridas par an). En 2012, il torée seulement 3 corridas exceptionnelles. Le 16 septembre, il se présente seul devant 6 toros dans les arènes de Nîmes. Il arrive à faire des faenas éblouissantes, de conception différente à chaque toro. Le public reste ébahi devant une telle tarde de « no hay billetes ». Je crois pouvoir dire « you are always on their mind ».

Zocato écrivit qu’après la cornada d’avril 2000 à Zaragoza, le chirurgien qui intervint déclara : « Ce type est à part. Il a gardé dans sa cuisse un litre de sang. Il m’a avoué que quand il partait toréer, il laissait son corps à l’hôtel ».

L’empresa qui avait constitué un cartel de luxe pour la Feria de Béziers 1971 le transforma en tenant compte de la décision d’arrêt de sa carrière d’Antonio Ordoñez après ses échecs à San Sebastian. La substitution étant difficile, le cartel initial fut modifié par un mano a mano Francisco Camino et Francisco Rivera « Paquirri ». Antonio Ordoñez ne fit plus le paseo que dans son ruedo historique de Ronda. Cette décision eut un effet positif, tant au niveau qualitatif, étant donné la perte du moral d’Ordoñez, que quantitatif car les arènes étaient combles au moment du paseo avec la figura historique Paco Camino et le brillant Paquirri. Très précoce, il se présentait dans nos arènes alors qu’il avait pris l’alternative à 18 ans des mains de Francisco Camino. Paquirri toréait déjà plus de 80 corridas par an. Sa première alternative en 1966 fut reportée en raison d’une blessure dans le ruedo de Barcelone. Elle eut lieu le 18 mai 1967, cédée par Paco Camino (alternative en 1959) dont j’avais vu la présentation à Béziers en 1971.

Francisco Rivera Paquirri se présentait dans nos arènes ce 15 août 1971. Il remporta un succès historique lors d’une tarde exceptionnelle, coupant 6 oreilles et une queue face à 3 toros de Juan Pedro Domecq alors que Camino coupait 3 oreilles à 2 Juan Pedro, le sobrero d’Ana Romero ayant un comportement décevant. Le jeune Paquirri brilla toute l’après-midi dans les 3 tercios et triompha. Les arènes de Béziers étaient pleines : le public avait découvert SON TORERO qui toréa 14 corridas en 10 ans avec un grand succès populaire qui se maintint jusqu’en 1982.

L’aficion biterroise ressentit un choc important à la mort tragique de Paquirri suite à une gravissime cornada dans les arènes de Pozoblanco. Il décéda à Cordoue le 26 septembre 1984 pendant son transport à l’hôpital, les arènes de Pozoblanco n’ayant aucune capacité d’intervention face à une telle blessure. Les images de la télévision espagnole de la cornada et de son transfert à l’infirmerie dans des conditions dramatiques insoutenables : « You are always on our mind ».

Si nous restons dans le domaine des sensations inoubliables, je dois évoquer deux souvenirs émus du Maestro Rafael de Paula.

Tout d’abord, pour le Bicentenaire des arènes d’Aranjuez le 5 juin 1997, j’organisais une corrida avec un cartel andalou : Curro Romero, Rafael de Paula et le jeune Francisco Rivera Ordoñez. Après le tercio de piques, Rafael se dirigea, de sa démarche particulière, handicapé par l’état catastrophique de ses genoux, vers le centre du ruedo avec son capote pour exécuter un quite. Tout le monde, public et toreros, connaissait son génie mais aussi ses difficultés physiques. On pouvait craindre un grave accident. Tous les professionnels du callejon étaient préoccupés, notamment le jeune Rivera Ordoñez qui s’était positionné à la bouche du burladero. Rafael réalisa une série de véroniques, dans le style qui le caractérisait, rematées par une demie inégalable. C’était magique, accompagné par le public debout et les toreros intervenant en courant dès le remate.

Après cette tarde inoubliable, j’ai retrouvé un commentaire du fameux chroniqueur madrilène Joaquim Vidal sur un quite réalisé par Rafael de Paula sur le toro de Julio Robles lors de sa confirmation d‘alternative pendant la San Isidro de mai 1974 « Le goût, l’inspiration, la plénitude interprétés dans le quite de Rafael ; la tauromachie à la véronique et la demi-véronique avec des connotations belmontiennes et achevée derrière la hanche, ont provoqué un authentique tumulte ». Il a même fait taire le 7. Cela correspond à la sensation éprouvée à Aranjuez. La référence belmontienne s’explique car Juan Belmonte prit sous sa protection le jeune gitan à ses débuts.

Ce souvenir heureux, je dirai même merveilleux, est d’autant plus sensible que j’étais à la Feria de Jerez en 2000 pour une corrida avec Curro Romero et Paula accompagnés de Finito de Cordoba. Ce jour-là, après deux bonnes faenas dans son style tant avec la cape qu’avec la muleta, l’incapacité totale de son genou gauche ne permit pas à Rafael de Paula d’exécuter l’estocade devant ses deux adversaires. Après l’entrée du deuxième toro vivant au toril, il se dirigea vers le burladero des cuadrillas et s’arracha la coleta avec rage. Sa sincérité et son désespoir déclenchèrent une grande émotion, tant dans le public que parmi ses compagnons et ses amis Jerezanos. Comment oublier ? Il ne fit plus jamais le paseo.

Bien que dans ma vie d’aficionado j’ai pu voyager dans 4 pays d’Amérique Latine, au Portugal et bien entendu en Espagne, sans oublier les arènes françaises, j’ai voulu garder en majorité mes références françaises dans cette liste de souvenirs taurins « Always on my mind » et j’ai voulu terminer par la corrida du 15 août 1983 dans les arènes du Plateau de Valras, pleines « hasta arriba ». Au paseo : 3 toreros appréciés à Béziers pour leurs qualités toreras, leur volonté et leur courage. Les toros envoyés par Don Fernando Miura, magnifiques de présentation, face à ces 3 combattants historiques, se sont montrés puissants, agressifs et braves. Cette bravoure, à l’origine de leur noblesse exigeante, permit aux 3 toreros de démontrer leur pouvoir et leur courage. La dépouille du toro Mirlito fit un tour de piste (3 piques) avec 2 oreilles pour Nimeño II. Le Docteur Marc, Président historique de l’Union Taurine, estima que Malavista et Andaluz méritaient le même honneur. Les trois toreros ont exprimé, dès les premières paires de banderilles, leur engagement et leur responsabilité devant des arènes pleines, avec des cris de triomphe et d’exaltation vis-à-vis des toreros et des toros, sans oublier les silences effrayés lors d’affrontements périlleux. Les trois toreros durent passer par l’infirmerie, chacun à leur tour, pour des cornadas ou des chocs très violents.

L’objectif n’est pas de vous décrire le détail de cette tarde inoubliable mais elle reste encore à mes yeux la corrida symbolique des arènes de Béziers de l’époque moderne.

La vuelta al ruedo finale de Nimeño II, Victor Mendes accompagnés du Mayoral de Miura et du picador Mejorcito, est restée dans ma tête « on my mind » alors que Richard Milian était à l’infirmerie pour une cornada au 6ème. Je sortis des arènes, épuisé par l’émotion, la tension nerveuse et la fin de faena que Milian termina jusqu’à l’estocade finale. Précisons que la tête de Mirlito et la chaquetilla de Mejorcito sont en bonne place au Musée Taurin de Béziers.

Certains peuvent s’étonner que Morante de la Puebla n’entre pas dans cette liste. En fait, ceux qui connaissent mes éditos, savent que je considère Morante, notamment depuis ces cinq dernières temporadas et le début 2026, comme le matador le plus important en activité, tant pour son talent que pour sa personnalité touchante devant les difficultés qu’il a connues depuis le début de sa carrière. J’étais à Guillena le 16 avril 1974 pour sa première novillada piquée : c’était un enfant surdoué. Il réalise ces dernières années, une carrière historique.

J’ai choisi des faits anciens qui m’ont touché directement, à plusieurs titres et à l’impact qu’ils ont eu sur le public et restent encore « on my mind ».

CORRIDA 12-08-2017 007 (1)

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU