« BEAUCOUP TROP DE FAENAS DURENT 10 MINUTES »
(ci-dessus Antonio Chenel dit ANTOÑETE)
Lors de la session Formation de l’UTB le 10 juillet, nous avons pu, grâce au travail de Diego Alcalde, revoir avec précision des images sélectionnées des reportages télévisées de la dernière San Isidro. C’était le cas des faenas des corridas de Morante de la Puebla et d’Andrès Roca Rey. Elles nous montrent, après coup, les comportements antérieurs des toros et l’engagement des deux maestros, toujours motivés par le triomphe, qui ont causé ces graves blessures malgré les signes précurseurs de leurs adversaires. Quelles images étonnantes d’Andrès Roca Rey, encore dans le ruedo, porté vers l’infirmerie par les autres toreros après ses deux cornadas à l’estocade. Le Maestro péruvien garde sa lucidité pour voir si le toro tombe sans descabello, lui permettant d’obtenir les deux oreilles après sa faena impressionnante.
Nous avons pu aussi apprécier dans le détail la faena exceptionnelle de Sébastien Castella motivé par l’objectif de deux oreilles à Las Ventas face à l’excellent toro de Victoriano del Rio qui fut récompensé comme meilleure de la Feria. Pourtant il faillit recevoir les trois avis suite à ses échecs à l’estocade et aux 4 descabellos. Cette actuation de Sébastien fut marquée, tant par l’imagination artistique que par les détails techniques qui restèrent malheureusement inachevés par le pinchazo hondo (profond) et par les multiples échecs avec le verdugo. Ils faillirent entraîner la sanction du troisième avis qui aurait pu reconduire le matador et sa cuadrilla dans le callejon sans avoir pu tuer le toro dans les 15 minutes, conformément au règlement taurin.
Nous avons échangé nos idées sur les raisons de cet échec qui priva le Maestro de Béziers d’un des plus importants succès de sa carrière. Nous sommes arrivés à la conclusion que la longueur limite (10 minutes) de la faena pouvait être la cause de cet échec, surtout en raison de la précipitation et de la déception du maestro qui percevait la perte de son triomphe qui aurait dû en son temps se terminer potentiellement par l’attribution de la queue comme « maximo trofeo ».
N’oublions pas que le dernier torero à recevoir ces trophées à Las Ventas fut Sebastian Palomo Linares le 22 mai 1972 après son actuation polémiste face au toro « Cigaron » d’Atanasio Fernandez.
Ces faenas longues jusqu’à l’avis des 10 minutes démontrent trop souvent que cet excès a des effets négatifs, tant sur le toro que sur le torero qui paraît retarder le moment extrême de la mise à mort pour convaincre le public, à la recherche de l’émotion, par des passes de « cercania », des manoletinas, bernardinas, arruzinas… Ces passes n’ont pas l’effet escompté car le toro est trop souvent arrêté après plus de 10 minutes de faena. Il ne faut pas rechercher systématiquement des prestations courtes mais des prestations complètes.
Ce n’est pas le cas de Castella face à l’excellent Victoriano qu’il avait très bien torée, obtenant dès les premières minutes l’appui inconditionnel du public. Les rares petits sifflets des « spécialistes » du tendido 7 ne sont apparus qu’à la fin de cette faena. Si c’était pour faire remarquer que la faena s’allongeait perdant d’intensité, c’était peut-être compréhensible mais déplacé en tenant compte de la qualité obtenue jusque-là par le torero.
Dans la suite de nos commentaires, nous avons estimé que l’abandon de l’épée de mort pour « l’ayuda » devenu habituel, pouvait avoir des conséquences négatives. Outre la perte de plus d’une minute pour récupérer l’espada au burladero, il faut ajouter la reprise en main du toro parfois déplacé par les banderilleros. Le maestro doit trop souvent reprendre son contact, sa maîtrise sur son adversaire pour terminer sa faena et replacer le toro dans une position adéquate. L’effet de ces actions peut être négatif sur le toro alors qu’il était bien dominé au moment où le maestro le laisse pour récupérer l’espada.
Cette pratique ne s’est généralisée que dans les années 80 dans les arènes de 1ère catégorie en Espagne. Un représentant de l’Organisation devait circuler dans le callejon avant le paseo, annonçant sur un panneau que tel torero avait présenté un certificat médical pour l’autoriser à toréer avec l’ayuda. Il faut savoir que quelques toreros ont continué à utiliser, avec succès, jusqu’au début des années 2000, l’épée de mort durant la faena.
Ce fut le cas de Juan Mora qui, lors d’une de ses dernières faenas, obtint un succès majeur auprès du public après avoir effectué une quinzaine de passes dominatrices et majestueuses et tué d’une grande épée efficace, sans cérémonial préparatoire, sous les applaudissements vibrants de l’aficion étonnée mais séduite. Je ne juge pas la décision des toreros de toréer pendant la faena de muleta avec l’ayuda si c’est nécessaire. La main droite utilisée pour tenir l’épée et entrer a matar est parfois blessée par des chocs antérieurs importants et doit être soulagée du poids de l’épée pendant la faena. C’est l’argument qui ressort du monde de la tauromachie mais il est regrettable pour la réalisation idéale de la suerte suprême. Le torero pourrait profiter de sa domination dans la meilleure des conditions, tant psychique avec le pouvoir de domination sur le toro, que physique.
Raccourcir la durée des faenas me paraît la meilleure solution pour faciliter le succès du torero. J’ai lu récemment le chroniqueur taurin Carlos Bueno qui estime que les faenas où l’on entend les premiers avis des 10 minutes sont devenues très fréquentes. Trop souvent, le torero continue parfois comme s’il n’en était rien, mais après le deuxième avis la tension apparaît chez le maestro et dans la cuadrilla. Dans ces conditions la faena ne peut se terminer dans la sérénité et la concentration nécessaires pour une conclusion efficace et encore plus avec l’utilisation du descabello. Carlos Bueno nous rappelle la déclaration du Maestro Antoñete « Il y a des corridas qui durent 4 minutes et beaucoup trop durent dix. Mais dans une grande corrida, on ne compte pas plus de vingt passes parfaites à la muleta ». Le Maestro doit être persuadé qu’une prestation n’est complète que lorsqu’il a exprimé tout ce que le toro et le torero peuvent offrir et non lorsque le temps règlementaire est écoulé.
Ces incidents au moment de la mise à mort proviennent aussi de difficultés pour le torero à cadrer le toro avant de s’engager ou du manque de confiance avant le geste majeur. Aujourd’hui, le premier avertissement sonne trop souvent avant que le torero ne soit préparé à utiliser l’épée de mort alors que l’intensité de la faena a déjà baissé. Le torero se raccroche à des effets spectaculaires mais inefficaces dans la lidia pour améliorer son image vis-à-vis du public avant la fin de la faena de muleta.
N’oublions pas que ce n’était pas le cas de la faena de Sébastien Castella à Las Ventas qui s’est exprimé parfaitement jusqu’à la phase de préparation à l’exécution de l’estocade. Malheureusement le pinchazo hondo donne un résultat insuffisant et se conclut par les échecs au descabello détruisant ainsi le triomphe attendu.
Cette analyse détaillée, grâce aux images enregistrées, nous a permis d’aborder l’évolution de la tauromachie depuis une quarantaine d’années, dans la partie cruciale de la mise à mort qui reste le moment majeur et conclut historiquement l’impact d’une faena.
Pour conclure sur cette soirée positive, je tiens à souligner que la mobilisation de l’aficion locale pour tel ou tel torero est tout à fait normale mais ne nécessite pas l’instauration de luttes intestines entre les aficionados.
La competencia entre eux doit avoir des objectifs positifs car dans le cas contraire elle peut nuire à tous et même au dynamisme de la corrida dans le Biterrois en général.
Ma présence dans ce monde taurin local depuis près de 60 ans m’a fait connaître dans le passé le même genre de situations. Elles ont eu un effet négatif global à Béziers sur notre passion et il a fallu déployer beaucoup d’efforts pour la reconstruire.
Nous ne devons avoir qu’un seul objectif : faire vivre notre passion dans la sérénité.
Le responsable de rédaction : Francis ANDREU