ÉDITORIAL SEPTEMBRE 2019

LE SENTIMENT N’ENLÈVE PAS LA RAISON

François Zumbiehl est certainement de nos jours l’intellectuel et écrivain français le plus compétent, le plus érudit et le plus reconnu pour traiter de la tauromachie. Membre de l’Observatoire National des Cultures Taurines, il l’a défendue avec talent et opiniâtreté contre toutes les attaques de nos adversaires, quelles que soient leurs origines ou leurs motivations. Le mot Tauromachie vient des racines grecques Taùros : Taureau ou Toro et Makeia : Combat ou Lidia. C’est l’art de lidiar el toro. On traduit habituellement lidiar par combattre mais aussi traiter avec quelqu’un. Cette deuxième conception de la lidia peut s’adapter aussi à la corrida. Au cours de certaines tardes, quand le torero est en harmonie avec son toro, un véritable dialogue parait se créer entre eux qui, sans écarter le danger, s’achèvera par l’acte final de la mise à mort par laquelle le torero conclura son œuvre.

Le sentiment n’enlève pas la raison : François Zumbiehl exprima cette phrase en ouverture du pregon (discours) qu’il a récemment prononcé au Mexique, dans la ville historique de Zacatecas, au Musée d’Art Abstrait de cette ville dans le cadre du Festival Culturel Taurin de la Feria. J’ai eu la chance de l’écouter par internet (audio) sur un site taurin mexicain. Le maître François Zumbiehl s’adressant à son public, démontra l’évolution du monde taurin qui commença sur les rives du monde méditerranéen et qui voyagea du détroit de Gibraltar jusqu’aux Amériques Latines, en particulier au Mexique. Il attire l’attention sur ce pays mystérieux, sur son côté mystique et extrême. Il rappela à ses auditeurs une légende mexicaine des premiers siècles de la conquête qui se rapporte au monde taurin : un groupe d’aspirants toreros au nombre de 12, comme les apôtres, se serait enfermé dans une salle avec la volonté de demander au Diable de les aider dans leur démarche pour devenir toreros. Ils voyaient la corrida comme la lutte entre la vie et la mort, le bien et le mal, entre le Saint et le Démon. La fin de la légende concluait même ne jamais toréer un toro noir parce qu’il peut contenir le Démon. Il est vrai que les Conquistadors amenèrent avec eux dans les terres aztèques des toros et même la corrida dès le XVIème siècle.

Le traditionnel toro de combat mexicain confirme encore de nos jours le résultat du croisement initial entre les reproducteurs majoritairement gris d’origine Saltillo et le bétail Criollo. La légende mystique de ces jeunes apprentis toreros nous rappelle ce dicton du passé L’indifférence du Mexicain devant la mort se nourrit de son indifférence devant la vie. Il inclut souvent dans ses croyances le mystique avec les mystères qui côtoient la mort. Le Mexicain fréquente la mort, la raille, la fête. A leur arrivée, les Espagnols ont fait coïncider la tradition indienne avec la catholique dans les dates officielles des jours des morts : 1er et 2 novembre.

Ces réflexions incluses dans son pregon de Zacatecas, m’ont rappelé que ce prestigieux aficionado impressionné par la vie du 4ème Califa de Cordoue, après Lagartijo, Guerrita et Machaquito, a écrit il y a une dizaine d’années Manolete, torero mystique, torero mythique.

Manolete et un taureau de Miura à Barcelone le 2 juillet 1944, al natural…

L’Union Taurine a souhaité maintenir dans le Musée Taurin, dans la grande salle des maestros, un espace réservé à Manuel Rodriguez Manolete en mémoire, que nous souhaitons indélébile, de ce torero historique, mort tragiquement à Linares en 1947 suite à une cornada du toro Islero de Miura. Pourtant, la plupart d’entre nous ne connaissent que de vieilles photos plus ou moins jaunies ou quelques rares films. Zumbiehl a écrit dans son livre ces photos sur son lit de mort de sa figure austère et allongée rappelant celle d’un mort martyr du Greco ont consacré ce mythe. Petit-fils et fils de toreros cordouans, qui avaient porté le même apodo, il n’était aidé ni par son physique, ni par son exubérance. Pourtant, il marqua les aficionados espagnols de 1935 à 1947, période difficile de l’histoire de l’Espagne. Il connut aussi de grands triomphes au Mexique qui en fit une idole aux côtés de ses grands amis Silverio Perez, Carlos Arruza, Firmin Rivera… Sa tauromachie se distinguait par 3 points majeurs : Authenticité, Proximité, Verticalité.

L’authenticité, je dirai même l’art exceptionnel ave lequel il portait les estocades, a marqué sa carrière jusqu’à sa mort. Il s’engageait à fond derrière l’épée, son regard et sa volonté se fixant sur le point de la Croix. Le terme cruz, cruzar ou cruzarse (croiser, se croiser) est toujours primordial dans l’expression tauromachique. Le dicton fameux hay que torear al amparo de la cruz (sous la protection de la croix) a pu être utilisé dans le symbole religieux chrétien et dans la technique tauromachique c’est le terrain où doit se tenir le torero par rapport au toro (nous y reviendrons). Il y a quelques années nous pouvions entendre dans les gradins, parfois à contretemps, les défenseurs zélés du classicisme crier au torero cruzate (croise-toi avec le toro). Le 7 des arènes de Las Ventas a conservé cette tradition désagréable, ajoutée aux petits sifflets qui cherchent à déstabiliser le torero qu’ils n’aiment pas dans leurs a priori partisans. Je comprends et je préfère les conseils venus du callejon de la part des banderilleros ou de l’entourage du torero pour l’inciter à modifier sa position en se croisant par rapport au toro. Certes, cette position est théoriquement plus dangereuse, plus proche des cornes du toro mais elle est plus efficace pour le faire démarrer vers le cite de la muleta. Eux savent mieux que les connaisseurs bruyants, que ce lieu est le plus efficace pour faire charger le toro sur le leurre avec moins d’hésitation, surtout au fur et à mesure que se déroule la faena.

Si nous revenons à l’authenticité (mais aussi à l’efficacité) au moment de l’estocade, les historiens de la corrida racontent que Fernando Gomez, El Gallo, matador sévillan de la fin du XIXème, aurait déclaré au moment de la suerte suprême (estocade) el que no se cruza que se lo llevan ya (qu’ils l’enlèvent tout de suite). Pourtant Fernando était connu comme un matador médiocre alors que ses succès furent construits par son toreo orné de détails esthétiques et son classicisme. N’oublions pas que ce torero était le père des deux figuras historiques Rafaël El Gallo, le Divin Chauve, et le grand Jose Gomez Gallito.

Le sentiment est une composante de l’émotion dont les aficionados, dans leur majorité, estiment qu’elle est l’élément indispensable de la corrida. François Zumbiehl nous fait remarquer à juste titre que le sentiment et l’émotion, s’ils sont essentiels, ne doivent pas écarter la raison. Certains ont pu critiquer Manolete pour son toreo profilé pendant la faena de muleta. Peu importe. S’il était croisé avec le toro, dans le sitio où le toro embiste (charge) car le torero l’oblige à passer dans ce terrain s’il a l’assurance et la technique pour maintenir le toro jusqu’au bout de sa charge. Plus proche de nous, n’avez-vous pas vu parfois Jose Tomas toréer profilé, faire passer le toro en pleine charge le long de son corps. Sans sa technique, sa raison qui maitrise son courage, il n’aurait pas pu toréer avec un tel niveau de pureté. Chaque torero a sa technique pour exprimer son art, sa maîtrise, l’authenticité et l’émotion qu’il nous procure. En tauromachie, si l’inspiration et le sentiment sont signe d’une expression artistique profonde et efficace, rien n’est possible sans la raison, sans la connaissance et la technique qui en découle.

L’autre point technique essentiel de la tauromachie moderne pour le torero est de templer la charge du toro avec la cape mais surtout avec la muleta car elle est plus proche de la conclusion de la faena. Réalité fragile et éphémère de produire l’accord entre le mouvement de l’étoffe maniée par l’homme et la charge de la bête. Si le torero n’arrive pas à templer, à adoucir la charge du toro pour éviter que le toro n’accroche ce leurre, il ne pourra pas s’approcher de lui efficacement avant la suerte suprême de l’estocade. S’il arrive à réussir cette harmonie, elle lui permettra de toréer dans la proximité (parfois dans la verticalité) sans étouffer la charge du toro comme on le voit trop souvent chez certains qui n’exécutent que des demi-passes. Ce n’est pas ce que j’apprécie. Ces passes ne commandent pas (no mandan) vraiment. Elles subissent les à coups de la charge sans vraiment la conduire.

Le courage seul, l’exaltation seule à la limite de la raison, ne peuvent pas solutionner le combat du torero face au toro. Il peut perdre progressivement les limites du danger. La raison née de la réflexion, de la répétition des gestes et de la confiance dans sa technique, sans oublier son aficion initiale, doit lui permettre d’exprimer les sentiments et l’émotion qui est le fondement de la tauromachie.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 77 – Septembre 2019

ÉDITORIAL AOUT 2019

MA FERIA 2019

J’ai manifesté à plusieurs occasions mes inquiétudes sur l’évolution de la tauromachie de la Feria de notre ville, ainsi que de son aficion. Mais nous vivons d’espoirs. Trois évènements avaient marqué l’annonce des cartels de la Feria 2019 :
– la présence de Sébastien Castella avec Andrès Roca Rey dans la corrida d’ouverture du 15 août face aux Cuvillo ;
– cette journée s’inscrivait dans la Scénographie de la Corrida Méditerranéenne de Loren Pallatier et ses Bleus Minotaure. Elle a été réussie, tant au niveau esthétique que symbolique. Je regrette qu’elle n’ait pas été suffisamment médiatisée et mise en valeur dans la communication événementielle de la Feria et de la Ville. Pourtant, elle correspondait parfaitement à la mythologie, à l’histoire méditerranéenne et aux valeurs du Sud que nous voulons défendre face aux critiques systématiques, injustes et perverses dont nous sommes l’objet ;
– le retour des toros de Robert Margé. On savait qu’ils avaient 5 ans et qu’ils étaient d’une constitution physique sérieuse. Je ne me suis pas permis de commenter tous les cartels à l’annonce de la Feria pour ne pas créer de doutes dans le public potentiel de nos arènes. En fait, je regrette que Daniel Luque, au sommet de son art depuis 2018, n’ait pas été inclus dans la corrida du 16 août avec Léa Vicens et Pablo Aguado. La présence d’Emilio de Justo aurait été mieux adaptée dans la corrida du lendemain face aux Margé. Quant au mano a mano Octavio Chacon et Juan Leal (étoile montante triomphateur de la Feria 2018), je ne vois pas la competencia (concurrence) à mes yeux nécessaire dans ce type de corrida.

La Feria 2019 s’ouvrait donc sous de bons auspices, dans un climat plus serein que celui des deux années antérieures. Les évènements extérieurs avaient transformé le centre-ville et le quartier des arènes en camp retranché pour des aficionados et des festaïres protégés d’éventuels incidents provoqués par des trublions. De même, l’affiche retenue pour la Feria 2019 était plus adaptée à la célébration de la fête sudiste que celle de 2018 qui correspondait plutôt à une exposition photographique. Cette année j’ai apprécié :
– l’organisation sur la place Emile Zola, lieu identitaire de la vie d’un ancien quartier agréable de notre ville, d’une animation quasi permanente autour de la tradition du cheval et du toro (Toros y Caballos). L’idée est bonne et redonne à ce lieu une image plus symbolique et vivante que celle d’un parking. Cette place, à partir de l’évolution du quartier au début 1900, était un lieu où il faisait bon vivre, avec ses brasseries, ses joueurs de boule, son bal de quartier et ses feux de la Saint-Jean. J’y ai passé deux bonnes soirées. Je pense que malgré ce, on doit améliorer le site, le déroulement des tertulias et accentuer le côté festif par un meilleur éclairage.
– L’embellissement du ruedo le 15 août par le labyrinthe bleu adapté aux cercles traditionnels du déroulement de la pique, toutes les nuances de bleu porteuses de la toreographie des jeunes toreros biterrois sur les talanqueras et les burladeros de Minotaure que l’on peut retrouver après la bataille maintenant au Musée Taurin.
– La présentation morphologique globale du bétail, même si je regrette le surpoids apporté par l’éleveur aux petits toros de Cuvillo (notamment le premier) et mes interrogations sur 2 d’entr’eux qui avaient près de 6 ans : 5 ans et onze mois ? Les Cuvillo ont gâché le déroulement de l’événement du 15 août qui aurait pu être triomphal malgré l’absence de Roca Rey.
– Le lot des toros de Margé, bien présentés, a confirmé dans le ruedo le physique et le sérieux de leurs 5 ans.
– Le lot exceptionnel de Pedraza de Yeltes, le meilleur que le ganadero ait présenté à Béziers, tant dans la présentation que dans le comportement.

Le vent violent et le manque de caste des Cuvillo n’ont pas permis à Sébastien Castella et Perera de démontrer idéalement les caractéristiques de leur tauromachie. Sébastien m’a confirmé son grand moment, tant au niveau technique, que sa maîtrise du combat incluant son efficacité à l’épée. Il est regrettable à mes yeux, qu’il est cherché le triomphe maximum par une faena trop longue qui baissa d’intensité avec le manque de bravoure du quatrième de la corrida. Cette deuxième oreille qu’il recherchait pour ouvrir la grande porte n’aurait eu aucune contestation, à part celle de la petite minorité influente de l’aficion locale qui depuis toujours lui demande ce qu’elle n’exige pas des autres…
Quant à Toñete, il fut très discret comme je le craignais, étant donné ses références…
Les toros de Jandilla m’ont déçu. J’attendais leur caste légendaire. Pablo Aguado put montrer au public devant son premier quelques détails de son toreo, alors qu’Emilio de Justo a bien confirmé qu’il est mieux adapté aux Victorino qui l’ont fait découvrir et qu’il connaît très bien du fait de ses origines de Cacéres. Je tiens à attirer votre attention sur son positionnement sur l’extérieur de la corne droite avant de rentrer a matar. Cela lui facilita l’efficacité de ses estocades mais ne répond pas à l’authenticité du geste notamment l’exigeant passage du guichet quand le torero perd la tête du toro en rentrant a matar, surtout dans un vrai volapie. Certes, je reconnais un manque de référence sur le toreo à cheval mais j’ai apprécié, comme la grande majorité du public, l’actuation de la rejoneadora française Léa Vicens, pour son esthétique, la présentation de sa cavalerie et sa maîtrise. Elle a sauvé l’après-midi.

La corrida des toros de Margé était attendue au niveau de son comportement, sachant qu’en matière de trapio et de solidité, elle serait sérieuse et incontestable. Ce fut le cas pour les six. Au niveau du mental, le résultat fut beaucoup plus disparate. Le cartel composé des sévillans de Gerena Daniel Luque et Manuel Escribano, accompagnés du jeune péruvien Joaquin Galdos, nous permettait d’espérer car ils ont des références suffisantes pour les affronter. Depuis la temporada 2018 Luque a retrouvé sa sérénité et il a démontré progressivement une remise à niveau indéniable après un bache dû à des raisons diverses qui tiennent plus à l’humain qu’à ses capacités professionnelles. Il peut à nouveau exprimer cette tauromachie artistique qui allie les qualités de maîtrise, de créativité que nous lui connaissions. C’est une tauromachie inspirée avec un temple personnalisé qui l’amène au sommet. Il avait connu de la difficulté à s’équilibrer dans ce rôle de figura. Nous l’avons retrouvé notamment en France à Bayonne face à d’excellents La Quinta et il arrive à Béziers ce 17 août après son triomphe d’exception lors de son solo du 14 à Bayonne où il atteint ces sommets recherchés en coupant 2 oreilles et la queue de Mironcillo de Pedraza de Yeltes, qui fut primé de la vuelta al ruedo.

Les toros de Margé ont montré trois facettes différentes de leurs tempéraments : le premier dangereux ne permettait rien malgré l’effort d’Escribano. Le 2ème et surtout le 5ème n’ont permis à Luque que de montrer une parcelle de son talent grâce à son temple, sa sérénité, son expérience et son professionnalisme (oreille du 5ème). Il a confirmé au public son grand moment malgré la tendance de ses adversaires à abandonner le vrai combat en se réfugiant près des planches lorsqu’ils sont dominés. Heureusement, le 4ème de la course, Atlas, le plus imposant des 6 tant au mental qu’au physique, démontra dès le début un poder et une bravoure exceptionnels tant à la pique que dans ses charges. Il exigea de Manuel Escribano un engagement total dans les deux poder a poder que dans le violin final. Ce fut un intense combat entre ce toro aux charges puissantes mais franches, tant dans les séries à droite qu’à gauche avec la muleta. Il fallait un torero poderoso pour accepter ces démarrages violents dans une faena d’émotion conclue par une estocade entière. Manuel Escribano obtenait les deux oreilles qui lui ouvraient la grande porte. Vous pouvez voir les moments forts de la faena sur le site de Toro Fiesta (Agnès Peronnet).

Le jeune péruvien Galdos est déjà expérimenté après sa carrière de novillero avec picador (2014 et 2015) et après son alternative à Istres en 2016 avant Madrid en 2017. S’il ne pouvait faire grand chose devant le 3ème, j’estime qu’il n’a pas démontré toutes les facettes de la qualité du 6ème Margé qui méritait mieux. Certes, sa faena a été méritoire, vibrante mais je l’ai trouvée brouillonne face à un toro qui permettait une expression de plus haut niveau, tant technique qu’artistique. Il reçut deux oreilles de ce toro qui fut primé de la vuelta al ruedo comme le 4ème.

La corrida de clôture des 6 toros de Pedraza de Yeltes, meilleur lot de cet élevage vu dans nos arènes. Très bien présentés, lourds mais mobiles et armés, spectaculaires au cheval comme le premier piqué par Tito Sandoval, ils ont permis des moments intéressants, notamment pour la première faena d’Octavio Chacon qui ne sut pas conclure. Regrettable. Burrenito méritait mieux. Le deuxième Pedraza qui prit de grandes piques, déborda Juan Leal au capote. Le jeune arlésien dans l’impossibilité de faire une faena de muleta traditionnelle sut utiliser l’astuce de passes inversées qui, normalement, servent aux toreros pour terminer des séries. Le puissant Jacobo (640 kg) débordait toute autre tentative dans le toreo traditionnel. Juan a confirmé son courage, avec sa tauromachie spectaculaire devant ses deux autres adversaires, même si le toreo classique fut limité. Ce jeune torero est très à l’aise dans la tauromachie de cerquania (rapproché) où sa sûreté et sa planta torera lui permettent d’impressionner le public et de triompher. Ses entrées a matar pas très orthodoxes, sont percutantes et spectaculaires, avec des estocades entières efficaces qui lui permirent de conclure spectaculairement ses deux dernières faenas et de couper 3 oreilles dont 2 au 6ème comme en 2018. Il cite de très loin et s’élance courageusement vers le toro pour lui enfoncer l’épée, si possible jusqu’à la garde, en sautant au-dessus de la corne droite puisque dans ces conditions le toro humilie peu.

Je tiens à féliciter Carlos Olsina pour ses progrès significatifs depuis 2017 qui lui permirent de remporter le Tastevin d’Argent de l’Union Taurine malgré la qualité de Diego San Roman (Tastevin 2018) et de El Rafi.
Alors que je terminais cet édito, j’ai appris la blessure de Carlos en Espagne, qualifiée de grave, qui l’empêchera de toréer les Miura ce 1er septembre à Carcassonne. Je lui souhaite un rétablissement rapide.
Il faut noter le nombre important de cornadas sérieuses sur cette fin de mois d’août.

Avant de conclure mes commentaires sur la Feria, je remarque que les 3 tertulias auxquelles j’ai assisté, donnent trop d’importance aux trophées et à la responsabilité du Président de nos arènes qui maîtrise son rôle depuis plusieurs années à Béziers. Il me paraît préférable de commenter le comportement des toros et des toreros. C’est là qu’après le spectacle, on conforte l’aficion au contact des anciens. Ce sont les fondements de la tauromachie. Ce sont dans ces libres conversations, ces échanges après la corrida et par la suite au campo, que s’est forgée mon aficion.

Oui, la Feria 2019 fut intéressante. Terminée à la hausse par 8 bons toros dont 4 de grande qualité. Ils ont rendu à l’aficion biterroise son envie de réfléchir sur l’avenir pour consolider ses sensations, ses émotions qui ramèneront je l’espère le public aux arènes. La fréquentation fut encore défaillante cette année.

Les annonces de Sébastien Castella pour 2020 sont intéressantes après celle de sa candidature à la gestion future des arènes. Mais pour la prochaine Feria comment inclure les Miura sur 4 cartels alors qu’à mes yeux, les élevages de Margé et Pedraza s’imposent, surtout si Sébastien veut tuer toutes les corridas de la Feria. N’oublions pas que le 15 août tombe un samedi l’année prochaine.

L’aficion apprend avec tristesse le décès de Françoise YONNET, grande dame de la Camargue. L’Union Taurine Biterroise présente ses sincères condoléances à toute sa famille.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU édito n°76 aout 2019

ÉDITORIAL JUILLET 2019

LE LOCALISME A SES LIMITES ET LE PROTECTIONNISME EST INJUSTE

L’édito de Marc Lavie de Semana Grande du 23 juillet sur les effets négatifs du localisme dans la constitution des cartels, notamment en faveur des novilleros français, a attiré mon attention. Je ne puis commenter que sur le principe mais sur le déroulement du spectacle mis en cause, je fais confiance à Marc. La novillada avec picador de la dernière Feria qui est à l’origine de l’édito de Semana Grande, a fait regretter les novilladas présentées par le passé durant la Feria Montoise : « Samedi soir, on fut souvent en dessous de la non piquée ». Connaissant les six novilleros qui affrontèrent les bêtes d’Ave Maria (élevage espagnol Pagès-Margé), je m’imagine pourquoi Marc a pu s’élever contre le choix des jeunes toreros choisis pour les relations proches : c’est le neveu d’un tel, le petit-fils d’un autre, le cousin de l’ami du concierge. Je pense que le système encore plus gênant que le simple localisme, qui aggrave la qualité et l’intérêt de ces novilladas, est la constitution de cartels de 6 novilleros qui doivent affronter chacun un seul novillo. Pour se justifier et se mettre en valeur, surtout si le sorteo ne lui est pas favorable, le jeune qui n’a que cette unique possibilité de triompher, veut parfois trop en faire pour utiliser au maximum son adversaire en oubliant qu’il doit surtout mieux toréer quand le novillo le permet. Le problème soulevé par Marc Lavie se généralise beaucoup trop en France, surtout dans les sans picadors. Certes le nombre de novilleros a augmenté avec les écoles taurines qui permettent trop souvent de leur donner un bagage de base, parfois insuffisant, pour changer trop vite de catégorie dans l’obligation d’essayer d’avancer et de s’accrocher plus tard à un projet d’alternative. Je plains sincèrement le jeune Béarnais Dorian Canton qui après sa récente actuation valeureuse à Madrid le 25 juillet, devait prendre son alternative le samedi 27 juillet à Bayonne. Malheureusement les pluies violentes de l’après-midi n’ont pas permis à la corrida de se dérouler. Il prendra finalement son alternative à Villeneuve de Marsan le 6 août où il devrait toréer sa deuxième corrida. Malheureusement ce n’est pas une arène de 1ère catégorie comme Bayonne. Je pense qu’il existe un problème encore plus essentiel pour l’évolution de la corrida de nos jours. Les empresas majeures et leurs associés serviables, ont accentué ces dernières années un système protectionniste pour réserver à leurs protégés les puestos dans les arènes de première et deuxième catégorie qu’ils maîtrisent officiellement en connivence. La presse spécialisée sur internet se prête à la manipulation de l’information, en particulier dans les titres dithyrambiques sur les protégés que l’on ne retrouve pas dans les comptes-rendus sérieux. Quand il s’agit d’un intrus au système, l’information est minimisée sur son actuation valeureuse et on limite sa répercussion dès le lendemain. Les exemples sont nombreux mais je respecte trop les toreros pour faire des citations précises. J’ai choisi 4 cas de toreros différents qui malgré leurs triomphes et leur courage, se voient enfermés dans un système qui ne leur permet pas de se mettre en valeur par rapport à leurs capacités. Si je commence par les jeunes :

Fernando Adrian âgé de 27 ans, préparé par l’école du Juli, dans la même génération que Juan Leal, démontra des qualités supérieures dans toute sa période de novillero : 53 novilladas entre 2011 et 2012, avec des succès majeurs à Séville, Arnedo et Nîmes (capote de oro). Il se fit remarquer par son toreo profond, esthétique et sa technique maîtrisée mais sans recherche d’effets spectaculaires. Après une alternative de qualité à Avila avec El Juli et Perera (2 oreilles), il torea très peu entre 2014 et 2016. J’ai pu noter un triomphe en 2017 devant les Baltasar Iban (4 oreilles 1 queue). Je n’avais plus d’information jusqu’au mois de janvier dernier pour la Feria d’Ajalvir dans la banlieue madrilène. Il triompha avec 4 oreilles devant tous les correspondants disponibles de la presse spécialisée : Fernando Adrian primera sorpresa del año. Il n’est pas banal de voir toréer avec le temple, la lenteur et le rythme avec lequel a torée Fernando Adrian. J’espérais plus de soutien de la presse par la suite mais à ce jour : 1 corrida – 4 oreilles et le silence…

Le cas du jeune matador de toros de Trigueros (Huelva) David de Miranda, est différent mais représentatif du système. Jeune novillero de qualité, il prit une alternative de luxe pour la Feria de Huelva le 5 août 2016 des mains de Jose Tomas en coupant 2 oreilles. Un an après, le 28 août 2017 dans les jolies arènes de Toro (Zamora) célèbre pour ses grands vins, David est pris violemment par un sobrero de plus de 600 kgs : 4 fractures des cervicales et plus de sensations du cou jusqu’aux orteils. Après 18 mois d’efforts, de douleurs et de doutes, David remarche et reprend ses sensations de torero. Il se présente à Las Ventas pour confirmer son alternative des mains du Juli face aux Juan Pedro Domecq. Devant le 6ème, David réalise une faena qui connecte avec le public : estocade entière – 2 oreilles et sortie en triomphe. Simon Casas a eu le bon goût de prendre une décision surprenante en ajoutant 2 toros de Jandilla à la corrida du 9 juin pour Pentecôte pour une confirmation d’alternative nîmoise. David de Miranda démontre des qualités évidentes qui étonnent le public : 2 oreilles. Le problème arrive maintenant. A ce jour, David n’a torée que 7 corridas depuis le début de la temporada avec aucune substitution annoncée de Roca Rey et il n’est pas encore annoncé en France. Son apoderado Jorge Buendia, empresario méritant de la Province de Huelva, n’a pu conclure que 12 contrats au total jusqu’au 30 septembre, même s’il vient d’être annoncé récemment (Roca Rey ?) à Malaga, Almeria, Albacete, Toro, Cuenca… soit 17 corridas jusqu’au 30 septembre en attendant éventuellement Saragosse et Salamanque, soit 20 d’envisageables.

Le cas de Juan del Alamo est encore plus triste car si heureusement il n’a pas connu de graves blessures comme David de Miranda, son avenir est plus préoccupant. Le torero de Ciudad Rodrigo, novillero puntero, prit l’alternative à 20 ans en 2011 à Santander. Après des débuts difficiles, il va gagner sa place dans l’escalafon grâce à ses succès et sa constance. Pour résumer : il a coupé neuf oreilles dans les arènes de Las Ventas dont une sortie a hombros. Il triomphe à Nîmes, Arles en 2015 (3 oreilles face aux Baltasar Iban et trophée du meilleur lidiador de la temporada française). Malgré ses succès, tant comme novillero (7 oreilles) que matador de toros (3 oreilles en 2015 et 2 oreilles en 2017, Juan del Alamo risque d’être écarté de la Feria de Salamanque et terminer la temporada avec moins de dix corridas. Certes, Juan n’a pas de représentant de poids dans le mundillo. Qu’en pensez-vous ?

Je terminerai mes exemples par un cas que je connais très bien : Manuel Escribano. Après une bonne carrière de novillero et des triomphes précoces, il prend une alternative banale à Aranjuez en 2004, après de nombreuses erreurs de son entourage. Après une traversée du désert, il ne perd pas ses illusions et continue à se préparer avec enthousiasme. Le 21 avril 2013 à la Feria de Séville, la substitution d’El Juli blessé lui permet de couper 2 oreilles à Datilero de Miura et de se relancer enfin avec de bonnes temporadas en Espagne, France et en Amérique. En 2016, il indulte Cobradiezmos de Victorino Martin à Séville. Sa carrière faillit être brisée par deux cornadas qui auraient pu être tragiques dans la Sierra de Madrid et à Alicante. Ses capacités physiques hors du commun et sa volonté reconnue de tous, lui ont permis de retrouver ses capacités pour affronter les toros, souvent les plus exigeants et en tirer la quintessence. Depuis 2018 et surtout pour cette temporada 2019, il est l’objet d’un veto de certaines grandes empresas (suivez mon regard). Est-ce dû aux changements d’apoderados ? Actuellement, l’excellent ex matador de toros de Cordoba, Jose Luis Moreno gère sa carrière au mieux. La Real Maestranza ne lui a même pas proposé la corrida de Miura alors qu’il venait de triompher à Valdemorillo devant les toros de Zahariche. Simon Casas ne l’a même pas présenté à Alicante où il avait subi la gravissime cornada de juin 2016 dont il garde des conséquences indélébiles. Pour San Isidro, il torée le 30 mars la seule corrida d’Adolfo Martin avec Roca Rey et subit une grave cornada alors que sa faena promettait un succès retentissant. Il revint le 20 juin pour indulter à Utrera le toro de Miura Tahonero comme au Mexique le 13 janvier le toro Apolo. Ayant perdu la corrida de Pamplona pour intempéries et celle de Vic pour blessure, Escribano se trouve actuellement 26ème à l’escalafon avec huit corridas en Espagne. Annoncé cinq fois jusqu’à la fin août, dont Béziers et Bilbao, il peut espérer 15 corridas, dont Logroño où il triompha en 2018.

Ce sont des exemples. Les protecteurs font fonctionner le système entre eux pour leurs protégés (directs ou indirects). Je ne souhaite pas minimiser la qualité de ces toreros. Ce sont aussi bien souvent des victimes. Je dénonce ce système qui non seulement est injuste, mais qui ne peut rien apporter de positif au renouveau de la corrida. Le localisme et le protectionnisme abusifs sont préjudiciables à la competencia nécessaire à la vie de la tauromachie, faute de quoi elle se ramollit et perd son essence. Je comprends que ce monde est un négoce mais il s’adresse à des êtres humains que l’on ne peut manier comme des…

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 75 – Juillet 2019

ÉDITORIAL JUIN 2019

LE CULTE DU TORO


L’étonnante exposition BLEUS MINOTAURE qui est présentée du 20 juin au 22 septembre au Musée Taurin, sera reliée à l’illustration par LOREN (Laurent Pallatier) du ruedo de nos arènes pour la corrida du 15 août – Scénographie de la culture méditerranéenne –

Ces organisations m’ont inspiré une réflexion sur les origines des rapports de l’Homme et du Toro dans l’Antiquité, autour de l’Arc Méditerranéen. En fait, cette réflexion nous amène même à la préhistoire. L’homme des cavernes a représenté souvent l’auroch sur les parois de ses lieux de vie. Est-ce par admiration pour ce symbole de fertilité ou pour conjurer le sort pour ses futurs combats avec cet adversaire pour subvenir aux besoins alimentaires de son groupe ? Je pense qu’il ne faut pas oublier ses besoins de gloire et de prestige auprès de ses congénères pour sa victoire sur l’animal mythique craint et admiré afin d’asseoir son autorité. Devant ces expressions matérielles, on pourrait dire artistiques, nous revenons à la question initiale : d’où vient ce comportement de l’Homo Sapiens ? Il a eu un sentiment d’admiration de cet auroch, qui deviendra le toro, de sa puissance, de sa masse musculaire, de sa fougue lorsqu’il est dérangé ou attaqué. L’homme accepte de l’approcher, je dirai même mieux de le combattre malgré ses capacités physiques nettement inférieures. Je pense qu’il sait déjà à cette époque-là, qu’il a la connaissance et progressivement l’expérience pour faire face à la charge, aux puissantes armures, même si tout paraît lui être défavorable. L’Homo Sapiens est attiré par ce puissant animal qui vit le plus souvent en troupeau, avant de s’isoler en prenant de l’âge car il ne peut plus affronter les mâles ambitieux plus jeunes et plus puissants. Cet instinct grégaire l’a amené, parfois semi domestique, d’Afrique et d’Asie Mineure vers des zones plus tempérés et plus riches, vers l’ouest, la Méditerranée et de nouveaux pâturages. Contrairement aux gros félins carnivores qui sont les concurrents et adversaires de cet homme dans leur recherche de nourriture carnée, l’auroch a été la cible risquée mais idéale. L’auroch lui a permis aussi d’essayer d’affirmer sa supériorité déjà par ses ruses, son courage qui l’ont poussé à réaliser ce qui pouvait paraître impossible. Si l’on examine les premières traces de ces affrontements, nous sommes étonnés par la peinture pariétale de la grotte de Villars en Dordogne où l’homme est représenté les bras levés et armés, défiant l’animal qui le charge. Cette confrontation datée de – 23 000 ans avant JC reste une exception. Par la suite, l’homme sera peu représenté dans ces phases de combat individuel, parfois mortel comme à Lascaux. Certaines illustrations représentent des scènes collectives de chasse ou de combat, particulièrement en Mésopotamie ou en Perse avec le culte de Mithra (- 1500 avant JC). Cependant, nous retrouvons ces traces de confrontations individuelles de l’homme et du toro sur les céramiques crétoises (-1700) où l’homme joue par des sauts et des esquives prémonitoires des pratiques du sud de la France dès le XVème siècle et même de nos jours. L’île de Crète apparaît dans la mythologie imprégnée du culte du toro dans des facettes inattendues : séduction, création de Minotaure (homme-toro) suite à la désobéissance aux dieux et domination finale de l’homme. Ces évènements relient la Crète avec trois personnages majeurs et le toro dans l’antiquité grecque :
– Zeus lui-même, dieu des dieux, qui se transforme en toro pour séduire Europe, la femme du roi de Tyr qui enfantera Minos et ses deux frères ;
– Thésée, personnage à multiples visages, tue Minotaure dans le labyrinthe du Palais grâce à l’aide du fil d’Ariane qui lui permettra d’en sortir. Il l’abandonnera pour faire d’Athènes la cité majeure de l’antiquité grecque et la base de la démocratie ;
– Héraclès accomplira dans l’île de Crète le septième de ses travaux en s’emparant du taureau crétois que Minos avait protégé mais dont il voulait se débarrasser à cause de sa sauvagerie.

Toutes ces histoires de l’antiquité grecque sont devenues mythiques dans le monde méditerranéen. Elles incluent le taureau qui séduit tout en démontrant sa force, la création d’un monstre que l’homme pourra tuer grâce à son intelligence, la domination par la force d’Héraclès qui va capturer le taureau avant de le déplacer à Sparte (cité concurrente d’Athènes) et dans le monde grec. Peut-on voir dans cette histoire, très ciblée à l’origine, un lien avec l’implosion de l’île de Santorin qui 1500 ans avant notre ère a dû créer un énorme tsunami dont on parle pendant l’histoire de l’antiquité grecque. Il a frappé toute la mer Egée et en premier lieu la Crète. A mes yeux, il existe un lien autour du taureau avec tous ces mythes de l’antiquité.
Je ne suis pas spécialiste de la mythologie grecque mais il faut reconnaître qu’il y a des coïncidences entre :
– le rôle de la Méditerranée dans le déplacement de tous ces personnages,
– la force et fertilité du taureau,
– l’intelligence de l’homme qui arrive à dominer la force brute de ce taureau.
Ces légendes ajoutées à l’attirance et l’admiration de l’être humain depuis 25 000 ans avant notre ère, sont certainement à l’origine de cette histoire qui, dès le VIIIème siècle et le Xème siècle dans la péninsule ibérique, ont vu les puissants et ensuite le peuple s’affronter, avec des moyens différents, au toro hispanique. Cette nouvelle tradition ajoutée aux jeux taurins locaux des terres du sud de la France, a attiré notre population vers la codification moderne instituée au début du XIXème siècle en Espagne. Dès 1850, elle s’installe en France avec l’arrivée et l’influence de l’Impératrice Eugénie de Montijo. Après une période d’adaptation et de mélange avec nos pratiques locales plus proches des jeux crétois, le peuple du sud impose au pouvoir central parisien la pratique de la corrida avec la mise à mort du toro. Ce que nos prédécesseurs biterrois ont pu faire en plus de 120 ans, attirés par cette tradition entre l’homme et le toro qui, du ludique arrive à la tragédie, nous responsabilise pour la défendre, la maintenir, l’adapter peut-être en s’appuyant sur l’intégrité du toro bravo.

Dans l’actualité taurine française, nous constatons des déclarations virulentes dues aux concurrences dans les appels d’offres pour la future gestion des arènes d’Arles et de Nîmes dont les contrats arrivent à échéance. Il est souhaitable que quelles que soient les décisions des municipalités, le choix puisse améliorer la situation bloquée depuis quelques années. Il est souhaitable aussi que tout ce remue-ménage ne soit pas seulement des effets de com et de marketing, très appréciés par certains, sur le dos de l’aficion. Des rumeurs annoncent la disparition du Bombo madrilène. Je m’en réjouis. Ce n’était que de la fumée. Ce n’est pas le bombo qui est à l’origine de jeunes talents : Aguado, de Justo, Juan Leal… Au contraire, le système inventé par PLAZA 1 à Madrid, a fermé la porte à des toreros valeureux, pour laisser la place aux protégés des grands groupes empresariales où ils sont malheureusement taillables et corvéables, s’ils ne sont pas figuras institutionnalisées. Mon opposition aux nouveautés artificielles ne signifie pas mon accord pour le statu quo stérile qui n’ouvre pas la porte aux toreros méritants qui veulent gagner leur place, bien au contraire. J’ai déjà écrit que le système doit ouvrir et inciter la competencia entre tous les toreros. Cela doit permettre à la corrida de retrouver ses incertitudes avec ses émotions. Le but n’est pas non plus de rechercher les blessures et les tragédies pour attirer le public vers le morbide malsain qui incite parfois une partie de l’aficion ou des communicants. Ces accidents parfois gravissimes ont toujours existé dans l’histoire de la tauromachie. C’est le travail technique, la connaissance des toros qui doivent permettre aux toreros de les éviter, tant en créant l’intérêt des aficionados dans des styles différents, non stéréotypés, adaptés à la personnalité de chacun (voir édito de mai).

En ce qui concerne l’avenir des arènes de Béziers, je ne rentrerai pas dans le monde des rumeurs. Personnellement, j’ai eu l’occasion d’écrire quel était, à mes yeux, le système que j’estime le mieux adapté pour organiser des corridas en France, adapté à la règlementation en vigueur chez nous. Ce n’est pas une question de personnes, moyennant qu’elles soient compétentes. Quoiqu’il en soit, la décision pour le futur appartiendra en premier lieu aux représentants de la municipalité et de la société propriétaire des arènes de s’entendre pour éviter les erreurs de 1995 qui auraient pu avoir des conséquences encore plus graves. Dans un deuxième temps, dans le cadre d’un accord viable, les représentants de ces deux entités devront choisir d’un commun accord un système pour maintenir l’édifice en état pour l’organisation moderne de spectacles de qualité. Dans un troisième temps, la municipalité, si ces conditions sont réunies, devra mettre en place une solution qui lui permette de suivre efficacement le fonctionnement, en s’appuyant sur des personnes qualifiées (tant au niveau taurin que de tout autre spectacle artistique), afin d’assurer un suivi de qualité des programmes proposés au grand public par l’organisation. C’est un domaine sensible qui ne peut supporter la médiocrité et où l’intérêt de l’image de la cité est essentiel. J’attends la Feria 2019 avec intérêt. Des initiatives intéressantes ont été prises. Il faut les soutenir pour qu’elles atteignent leurs objectifs. Ce n’est pas le moment d’avoir des états d’âme. Les cartels annoncés sont attractifs. Espérons qu’ils amèneront le public indispensable à la fête et que les toros donneront le jeu que l’on espère, en conformité avec le trapio indispensable à nos arènes. Ce comportement agressif et noble est bien celui que l’aficion attend avec l’admiration que les peuples du sud lui portent, inscrite dans leur culte du toro depuis des siècles, des millénaires…

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Edito n° 74 – Juin 2019

ÉDITORIAL MAI 2019

ON DIRAIT LE SUD…

« On dirait le sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d’un million d’années… »

Le décès récent du chanteur Nilda Fernandez, qui m’avait inspiré l’édito de mai 2016 Madrid,Madrid me pongo triste… m’a poussé à réécouter avec émotion le Sud, en duo avec son créateur Nino Ferrer. Je précise que Nino Ferrer (Ferrari) n’a pas été que l’auteur de l’amusante Mirza. Le prestigieux Pedro Almodovar sut traduire de l’Italien sa chanson Un año de amor que Luz Casal interprétait avec Pienso en mi dans le film mythique Talons aiguilles.

La disparition tragique de Nino à 64 ans et celle de Nilda à 61 ans, attirent d’autant plus mon attention que ces deux artistes avaient décidé de résider dans nos terres d’Oc où ils s’étaient réfugiés et y terminèrent leur vie. Ces départs, près de leurs sensibilités sudistes toujours revendiquées, suscitent en moi tristesse et mélancolie, mais me confortent sur leur amour de nos terres. Oui, je considère les dernières strophes de Sud comme un appel à résister pour défendre nos traditions millénaires. Cet appel, plus mental que guerrier à mes yeux, a été écrit pourtant il y a plus de 50 ans. Était-il si lucide sur notre avenir ?

Nous assistons, il est vrai, à un acharnement permanent pour standardiser nos vies en utilisant les arguments les plus fallacieux. Oui, je pense de plus en plus que la corrida est en danger et qu’elle a plus besoin de détermination que de mondanités. La complicité de médias collabos, de penseurs intéressés à détruire nos fondements et de politiques prêts à tous les mensonges pour obtenir le pouvoir, peut faire disparaître des pans entiers de l’histoire de nos terres du Sud. Les instigateurs veulent tout uniformiser car ils ne sont pas arrivés à imposer leur hégémonie dans les années 50-60 après l’échec du message qu’ils voulaient imposer au monde. Beaucoup ont disparu mais leurs idéologies profondes subsistent. Ils reviennent disfrazados en récupérant la crédulité des bobos et la sensibilité d’une jeunesse déboussolée par le monde absurde qui nous entoure.

Je ne pourrai assister à toute la San Isidro en direct à la télévision pendant mon séjour d’une semaine sur les bords de l’Adriatique. D’ores et déjà, sans remettre en cause les triomphes du Juli et Manzanares à Séville ou de Perera à Madrid sans oublier la tauromachie précise et dominatrice de Sébastien devant les Jandilla décevants de San Isidro, j’ai eu quelques satisfactions ces dernières semaines. Malgré l’uniformité apportée par les écoles taurines, la tauromachie est encore capable de créer de nos jours la diversité et de la faire découvrir à un nouveau public.

Séville m’a permis de voir le toreo très personnel de Cayetano Rivera Ordoñez qui ne correspond à aucun des critères actuels. Il transmet une émotion inédite qui a surpris le public, étonné au début, mais que la présidence habituée aux standards des années 2000, n’a pas su voir (vuelta al ruedo après chaque faena avec des pétitions supérieures à celle de la première oreille du Juli le jour de sa Porte du Prince ?…).

Le jeune Pablo Aguado a interpellé immédiatement le public de la Maestranza par ses faenas courtes dans son style néo-sévillan, sans le duende Romeriste, mais imprégnées de pureté et de relâchement tout en restant efficaces, coupant 4 oreilles face à ses deux Jandilla. Le public sut réagir immédiatement à cette interprétation très personnelle de la tauromachie, de ses racines, avec lenteur, temple et douceur conclue par de grandes estocades. Même le public de Las Ventas a réagi très positivement à la personnalité d’Aguado face au sixième Montalvo. La faena fut importante, particulièrement dans les naturelles a camara lenta, d’une grande pureté dans leur exécution. L’épée ne permit pas de conclure mais Madrid sut découvrir Pablo Aguado. Ils devront accepter ses faenas courtes qui permettent de profiter au maximum du meilleur moment du toro. C’est un choix du torero de convaincre sur 30 passes, conditionnées certes à un toro approprié.

Lors de la corrida de Jandilla à Séville, Morante de la Puebla a atteint un niveau et une constance dans sa faena que je ne lui avais plus vus depuis longtemps. Poussé par le paroxysme de la volonté et de la qualité de Roca Rey et la première faena étonnante de Pablo Aguado, Morante se devait de réagir devant le quatrième. Excellent à la cape par ses véroniques de réception qui ne me surprennent pas tant il domine cette suerte, c’est avec la muleta qu’il m’a convaincu dans sa volonté de réaliser une grande faena complète, dans son style si personnel conclu d’une bonne estocade lui permettant de couper une oreille. Enfin ! Merci, car cela m’a confirmé que la tauromachie peut être authentique et diverse.

L’annonce de la mort de Fernando Domecq a remis en actualité le souvenir du remarquable travail de ce grand ganadero, tant à la tête du légendaire élevage, que pour faire renaître le fer de Zalduendo grâce aux origines Veragua des reproducteurs et reproductrices issus de l’élevage familial.

Internet m’a permis de revoir la faena complète d’Emilio Muñoz face à Jarabito à Séville en 1999. Outre les grandes qualités du toro de Zalduendo, elle m’a rappelé la personnalité du toreo du maestro de Triana lorsqu’il le réalisait dans ses bonnes tardes.

J’ai gardé le phénomène Roca Rey pour conclure. Il m’étonne. Je crois pouvoir dire qu’il nous étonne tous les jours par le vuelo exceptionnel de son capote sur les véroniques et ses quites variés. Il arrive à nous transmettre une émotion artistique intense que l’on retrouve dans ses faenas de muleta. Grâce à son jeu de poignet exceptionnel, il exécute des figures dont la pureté me paraît irréelle. Je n’ai pas encore tout compris. Il me surprend tous les jours. Je vous invite à y prêter attention, cela paraît parfois irréel. Mais il ne se satisfait pas de sa maîtrise. Il a déclaré après son triomphe : Para emocionar, yo creo que necessita una pequeña dosis de locura. En el caso del torero a tratarse de un arte, hace falta que le pongas corazon.
Je ne traduirai pas. Il faut que l’aficionado aussi fasse l’effort de suivre dans leur ensemble les prodiges de tels toreros dans leur expression et leur diversité afin de mieux les ressentir.

Surtout n’oubliez pas les derniers vers nostalgiques de Nino Ferrer dans le Sud :
« … C’était pourtant bien
On aurait pu vivre plus d’un million d’années
Et toujours en été »
Dubrovnik 26 mai 2019

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 73