ÉDITORIAL NOVEMBRE 2020

LA SÉVILLE FRANCAISE

Lors d’un récent séjour à Séville, j’ai retrouvé avec émotion et mélancolie les charmes magiques de cette ville et de ses alentours où j’ai vécu dans les années 90. C’est en marchant dans les rues et avenues que l’on peut apprécier cette ambiance unique sur les bords du Guadalquivir, la Plaza d’España, les jardins de Maria Luisa, l’exceptionnel Barrio de Santa Cruz au pied de la Giralda, sans oublier le traditionnel Barrio de Triana. Seul manquait le parfum de l’azahar des orangers, typique des rues de Séville et de ses pueblos au moment de la floraison. Le charme de Séville ne se résume pas à la Féria d’avril, à ses fameuses casetas et aux corridas de la Maestranza. La situation économique de la cité n’a pas profité pleinement des infrastructures réalisées pour l’Exposition Universelle de 92, tant dans les voies de communication qu’au niveau des aménagements de l’Isla de la Cartuja. La capitale Betica a certes conservé cette ambiance unique que les sévillans n’utilisent pas au mieux mais qui accueille parfaitement le touriste qui sait la vivre. Certains ont pu écrire que Séville reste une ville à la campagne malgré ses 700 000 habitants. Dès que vous sortez après Los Palacios au sud, Camas et Santipone au nord, Gines à l’ouest, Utrera à l’est, sans oublier la Puebla del Rio, vous entrez dans le monde rural et dans ses pueblos qui gardent leur caractère et leurs traditions sans devenir des cités dortoirs. Certes l’ambiance taurine de la cité a changé depuis le début du XXème siècle. La plupart des illustres élevages de toro bravo ont quitté les basses plaines du Guadalquivir pour les terres escarpées de la Sierra Norte de Séville et de la Sierra d’Aracena. Ces riches zones agricoles ont évolué vers l’agriculture extensive adaptée au territoire et à l’activité agroalimentaire. De ce fait, les noms célèbres des élevages de Santa Coloma, Saltillo, Vistahermosa, Veragua, Parladé, Murube… ont quitté la Vega Sevillana.
De même, les élevages historiques de Miura, Pablo Romero, Guardiola, Marquis d’Albasserada… ont perdu à divers titres une partie de leur image légendaire ou ont émigré vers d’autres lieux comme Concha y Sierra. La corrida de toros reste un élément historique majeur de Séville, tant par ses mythiques arènes de la Maestranza et sa féria d’avril que par les fondamentaux de sa tauromachie qui exprime l’inspiration et l’émotion artistique de ses toreros. De nos jours son public a perdu en partie de son cachet ; de ses fameux silences mais aussi ses Olé émotionnels et profonds, quasiment mélodieux. Heureusement, la Banda de Musica a su garder les fondements de son patriarche créateur le Maestro Tejera. Séville a connu dès le début du XIXème siècle les toreros historiques : Costillares, Pepe Hillo, Cuchares, El Algabeño, El Ecijano. Les frères Emilio et Ricardo Torres (Bombita I et Bombita II), Rafael Gomez El Gallo ou Gallito, son frère Joselito El Gallo et Juan Belmonte ont marqué le début du XXème suivis par Manuel Jimenez Chicuelo marqué par la naturalidad y la gracia de son toreo sévillan. Ignacio Sanchez Mejias, beau-frère des Rafael Gallito et Joselito, fut un personnage de la tauromachie espagnole, même après sa mort tragique suite à la cornada de Granadino à Manzanares que sut magnifier Federico Garcia Lorca par son Llanto. Plus tard, Pepin Martin Vazquez, Pepe Luis Vazquez et son frère Manolo Vazquez ont marqué l’histoire et le style des toreros sévillans. La génération des années 60/70 avec Paco Camino, Diego Puerta, Manolo Cortes restent dans ma mémoire sans oublier les magnifiques rejoneadores de la Puebla del Rio, Angel et Rafael Peralta. Après l’époque royale de Curro Romero, faraon de Camas, nous ne pouvons que rappeler l’impressionnant poder d’Espartaco et le Trianero Emilio Muñoz aux styles si différents.

De nos jours, plusieurs toreros sévillans entrent dans les premiers de l’escalafon mais Morante de la Puebla, Daniel Luque et le jeune Pablo Aguado représentent le mieux le neo-toreo sévillan. Depuis la fin du XXème siècle, Séville reste une zone maîtresse de la tauromachie mais ne domine plus ce monde (toros et toreros) comme au XIXème et à la première moitié du XXème siècle. Je marchais sur les bords du Guadalquivir, entre la Torre del Oro et la Réal Maestranza, pensant à cette époque d’or du sévillanisme, lorsque je me suis rappelé qu’au début du XXème siècle, avant les années difficiles de 1907-1908 et de la guerre de 14, Béziers fut déclarée La Séville Française. Cette appellation est très flatteuse pour notre ville qui ne peut se comparer à la capitale de l’Andalousie. Je ne suis ni mélomane, ni spécialiste d’art lyrique mais je ne puis qu’admirer les prouesses de Fernand Castelbon de Beauxhostes et Camille Saint-Saëns aux arènes de Béziers. Ce fut une époque de gloire inégalée du monde lyrique avec la création de Déjanire dès 1898 avec les plus grands interprètes dont le prestigieux ténor biterrois Valentin Duc. Cette création fut suivie en 1900 par celle de Prométhée dirigée par Gabriel Fauré. Ce spectacle fut exceptionnel avec des décors immenses, un orchestre de 450 musiciens, un chœur de 400 chanteurs et un ballet de 50 danseurs. Le 27 août 1900 marque le sommet des fêtes biterroises. C’est un triomphe reconnu par tout le monde lyrique français et européen qui lui attribua le titre de Bayreuth Française. Je n’oublie pas les corridas qui étaient à l’origine de la construction des arènes du Plateau de Valras. Elles connurent aussi les moments inoubliables de son histoire et se maintiennent de nos jours. Après les inaugurations des 11 et 14 juillet 1897 (Antonio Reverte et El Algabeño), la corrida de gala du 19 septembre attira 10 000 spectateurs, bien que l’édifice ne soit pas terminé. Le 3 octobre, ce sont 12 000 spectateurs ( !) qui sont attirés par le grand Guerrita. Le public sort euphorique et manifeste son soutien à la corrida de toros en manifestant pour les Libertés du Midi. Déjà ! Temporada exceptionnelle : 6 spectacles majeurs.

En 1898, quatre évènements importants marquent la temporada :
– création de la Société Tauromachique, premier club taurin de Béziers dont l’Union Taurine a fêté en 2017 les 120 ans d’aficion,
– fin des travaux des arènes en juillet,

Mazzantini

– retour de Mazzantini, venu à Béziers novillero en 1888, dans les arènes du quartier de l’abattoir. C’était un torero symbolique pour l’aficion locale,
– corrida du 9 octobre aves les prestigieux toros de Veragua : journée exceptionnelle pour nos arènes,

La temporada 1899 est marquée elle aussi, par de grands évènements qui donnent de Béziers une image de catégorie dans le monde taurin européen :
– juillet 1899 : retour de Mazzantini à Béziers face aux toros de Miura accompagné du cordouan Conejito,
– le Maestro Guerrita le 25 juin face aux Anastasio Martin réussit la plus belle corrida de la temporada avant sa despedida en France chez nous le 8 octobre accompagné de Bombita et Conejito. Quel honneur pour les arènes de Béziers !
– les caméras des Frères Lumière filment cette corrida : 20 bobines cinématographiques qui permirent de réaliser douze films. Les arènes de Béziers resteront dans l’histoire du cinéma.

– 10 octobre : 6 toros de Veragua – Belle corrida. El Algabeño confirme son titre Le roi du volapie. Il reviendra à Béziers pour sa despedida avec l’aficion française le 1er octobre 1911 avec Carnicerito de Bilbao face aux toros d’Antonio Guerra. Il avait inauguré nos arènes le 11 juillet 1897 avec Antonio Reverte. Il y a toréé 10 corridas. Il maniait la muleta et le capote avec un répertoire limité, mais sa sûreté, sa personnalité, son efficacité en firent un maître incontesté qu’aimait notre public.

1900 : le nouveau directeur Manuel Garcia organise 6 corridas dont l’inoubliable journée du 20 avril où le Congrès des Villes Taurines et des Clubs Taurins du Sud se réuni pour réagir au projet de loi Barthou qui priverait les villes méridionales d’un spectacle de toro existant depuis des siècles. Déjà ! Malgré le mauvais temps les arènes se rempliront.
1901 : les arènes se remplissent. Le projet de M. Chanel est lancé pour la construction de 34 loges destinées à être louées ( ?). Les aficionados se plaignent de l’attribution à l’organisateur François Séguier qui remplit les arènes avec 5 spectacles mineurs d’inspiration taurine. Prix des places : 0,70 francs en entrée générale alors que le prix des corridas est de 12 francs et 8 francs en Barrera jusqu’à 3 francs en entrée générale. Les propriétaires demandent à Manuel Garcia d’organiser une corrida le 13 octobre (vendanges) qui laissera un bon souvenir à l’aficion méridionale, notamment avec Reverte et Bombita.
Après une année 1902 réservée aux spectacles mineurs de M. Séguier, les propriétaires prennent la décision de revenir en 1903 à la corrida formelle à Béziers pour rendre à l’édifice sa grandeur taurine d’origine. La corrida du 10 mai attire 10 000 personnes qui apprécient le bétail et l’efficacité des toreros. Elle est suivie par la corrida de gala du 21 juin avec les toreros sévillans : le Grand El Algabeño et Montes. Beau succès pour les organisateurs. Pour terminer la temporada, grand rassemblement des clubs taurins organisé par la Société Tauromachique suivi d’une corrida dans des arènes combles où près de 15 000 spectateurs admirent les deux toreros sévillans Fuentes et Chicuelo pour leur élégance et leur sang-froid. Cette journée est le départ de la constitution du Bloc Taurin pour défendre la corrida encore attaquée par Paris.

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1904 : C’est un grand aficionado Biterrois Pierre Cauba, qui se voit confier l’organisation de spectacles taurins. Il prend notamment la décision, pour la corrida du 2 octobre, de faire appel aux clubs de la Fédération Méridionale des Sociétés Taurines pour composer le cartel par référendum. Aidés par Manuel Garcia, ils choisissent 6 toros d’Esteban Hernandez. Trois toreros sévillans prestigieux les affronteront : Antonio Fuentes, Antonio Montes et Rafael Gomez Gallito. Le dimanche 2 octobre, 5 musiques représentatives de la région vont défiler depuis la place de la Citadelle entraînant la foule jusqu’aux arènes. Ce jour-là, les aficionados des clubs taurins venus de Toulouse jusqu’à Arles donnèrent à notre ville le titre de Séville Française pour la qualité du spectacle, la volonté de regroupement de l’aficion et le spectacle artistique qui a marqué notre amphithéâtre depuis sa création, sans oublier l’esprit festif dans toute la cité.

Les années difficiles pour notre Midi apparurent dès 1905. Malgré ce, l’infatigable Manuel Garcia arrive à monter deux corridas de qualité :
– les puissants Concha y Sierra le 14 mai pour les toreros confirmés El Algabeño et Conejito, sans oublier la clôture de temporada digne de la Séville Française : 6 toros impeccables de Felipe Salas (origine Hidalgo Barquero et Cabrera) pour les figuras Machaquito et Chicuelo. Malheureusement la crise viticole latente se déclare dès 1906. Les corridas laissent leur place aux spectacles de François Séguier. Seul le 22 juillet vit la despedida du Maestro Antonio Fuentes en France devant près de 10 000 personnes !

Les années 1907 et 1908 connaissent une crise à son paroxysme ne permettant pas l’organisation des corridas. La population a la tête ailleurs. Pourtant, dès le 10 octobre 1909, nos arènes vont connaître une des corridas les plus complètes de son histoire taurine, très bien organisée par l’empresario de Toulouse : 6 magnifiques toros d’Antonio Guerra (frère du mythique Guerrita) sont combattus, devant 12 000 personnes euphoriques venues de tout le Midi, par El Algabeño et Bombita II figuras des années 1900-1910. La foule en délire descend dans le redondel et porte les deux matadors en triomphe. A la demande du propriétaire, l’empresa toulousaine va organiser 3 corridas en 1910 :
– 29 mai : triomphe d’El Algabeño face aux toros de Carlos Conradi devant 12 000 spectateurs enthousiastes,
– 26 juin : bonne corrida avec 6 magnifiques toros du Marquis de Villagodio, les plus puissants qui aient foulé notre amphithéâtre. Grande tarde de Machaquito,

Ce fut la dernière corrida avant la catastrophique guerre de 1914-1918 laissant l’édifice abandonné, dans un état de délabrement inquiétant. Une fois encore, ce sont les biterrois regroupés dans la Société des Arènes autour du Président Achille Gaillard, qui les sauvèrent en les rachetant et en investissant dans une rénovation importante pour une réouverture officielle le 29 mai 1921. Toros de Veragua : Luis Freg, Saleri II, Limeño, devant plus de 15 000 spectateurs.

Béziers, la Séville FrançaiseBéziers, la Bayreuth Française
Ces deux titres symboliques attribués à notre ville au début des années 1900 sont le résultat
– d’une situation économique viticole exceptionnelle de la région et surtout du Biterrois
– du dévouement et de l’action désintéressée de personnages locaux d’exception qui ont su prendre des initiatives de haut niveau dans l’intérêt de notre cité.

Je suis particulièrement fier et reconnaissant pour le rôle joué par nos ancêtres sociétaires de la Société Tauromachique qui ont su motiver la population biterroise mais aussi intéresser l’aficion du sud dans l’organisation de manifestations exemplaires, tant au niveau artistique que revendicatif, pour défendre ces traditions que nous vivons encore. Ce fut un succès historique.
Soyons en dignes, même si nous n’avons pas les mêmes moyens. Eux ont connu 1907 et 14-18.

Le responsable de rédaction : Francis ANDREU – Édito n° 79 – Novembre 2019